Joanna Macy :
« Nous vivons une troisième révolution qui sera plus radicale que les précédentes. »

Prendre part au changement de cap, au passage d’une société de croissance industrielle autodestructrice à une société compatible avec la vie suppose de reconnaître, avant tout, notre douleur pour la terre, au lieu de la réprimer, insiste Joanna Macy, l’initiatrice du Travail qui relie, dans l’entretien qu’elle nous a accordé.

Pourriez-vous nous donner un aperçu des méthodes et du processus du Travail qui relie ?

Il s’agit de donner la possibilité aux gens de ressentir et de partager avec les autres leurs sentiments les plus profonds concernant les dangers qui menacent notre planète. Loin de nous détruire, seul ce ressenti permet de découvrir et de faire l’expérience des connexions innées qui nous relient avec les forces d’autoguérison systémiques de la toile de la vie. Nous fournissons aux gens des méthodes qui leur permettent de faire l’expérience de cette interdépendance et de leur responsabilité vis-à-vis des générations passées et à venir, et des autres formes de vie.

Quand nous nous ouvrons à l’existence du futur et du passé, la connexion profonde avec nos ancêtres et avec les générations futures est source de puissance. Notre véritable nature est beaucoup plus ancienne et plus inclusive que notre personne isolée. Nous sommes intrinsèques à notre monde vivant comme les arbres et les rivières, tissés des mêmes flux complexes de matière-énergie et d’esprit. Ce travail témoigne du fait que l’on peut souffrir avec notre monde. “Souffrir avec” étant la traduction de la compassion. Il permet de nous libérer de la croyance erronée de la séparation et de s’identifier au soi écologique, selon le vocabulaire de l’écologie profonde. Il génère de la créativité, libère notre force intérieure et crée de la solidarité humaine pour travailler au Changement de cap.

Qu’est-ce que ce Changement de cap que vous évoquez ? S’agit-il d’une transition écologique ?

Le Changement de cap est le nom que nous avons donné pour évoquer la transition d’une société de croissance industrielle autodestructrice vers une société qui soutient la vie. Il s’agit d’un moment crucial. Alors que la révolution agricole, survenue il y a 10 000 ans, s’est déroulée sur plusieurs siècles, et que la révolution industrielle s’est réalisée sur plusieurs générations, cette révolution écologique doit advenir en l’espace de quelques années.

“Aussi déprimante que peut apparaître la réalité, on ne s’enferme véritablement dans la dépression que si l’on refuse d’agir, si l’on se ligote soi-même.”

Nous vivons en ce moment cette troisième révolution qui sera plus radicale que les précédentes, car elle ne concerne pas seulement la politique économique, mais aussi les habitudes et les valeurs qui la soutiennent. Quelque chose de tout à fait significatif pour notre avenir est en train de se passer. Cette révolution survient au moment où est en train de se produire une destruction progressive de la vie sur notre planète – ce que j’appelle le grand effilochage -, qui se produit sans que l’on y prête attention.

Cette transition est-elle déjà bien avancée à vos yeux ?

Oui, mais elle n’est pas perçue par l’homme de la rue parce que les médias contrôlés par les grandes entreprises n’en rendent pas compte. Elle se traduit par l’émergence de nouvelles façons de penser, de faire et de se relier aux autres et au monde.

Vous avez publié, au printemps 2012, un livre intitulé Espérance active, qui vient d’être traduit en français. Qu’entendez-vous par espérance active ? En quoi l’espérance active se distingue-t-elle de l’espoir ?

L’espérance active ne se réfère pas à quelque chose que vous possédez, mais à quelque chose que vous réalisez, que vous construisez. Il est tout à fait possible de prendre part au changement de cap même quand on n’a plus d’espoir et que l’on broie du noir. La culture américaine, qui est la mienne, donne beaucoup d’importance à l’optimisme vu comme un signe de bonne santé mentale et comme une recette de succès. L’espoir et le désespoir ne sont que des sentiments. Nous ne devons pas les laisser nous tyranniser et nous empêcher d’agir. On peut parfaitement agir pour la survie de la vie, même quand l’on éprouve un sentiment de désespoir ou un grand pessimisme. Nous sommes des êtres vivants sur une terre vivante. Nous sommes nourris par la vie, par ce système vivant qui est notre corps plus vaste. Aussi déprimante que peut apparaître la réalité, on ne s’enferme véritablement dans la dépression que si l’on refuse d’agir, si l’on se ligote soi-même.

Vous évoquez, dans votre livre, la nécessité de la contemplation et de l’émerveillement. En quoi sont-ils si importants pour agir pour le maintien de la vie ?

Il s’agit de transformer le désespoir en “empowerment” selon le mot anglais, ou en “empuissancement” en Québécois. Le parcours que nous proposons s’effectue en quatre étapes : de l’émerveillement à la reconnaissance de la souffrance qui permet de changer de regard, puis de s’engager. La reconnaissance et l’émerveillement constituent un processus essentiel commun à toutes les religions et traditions de sagesse. Les anthropologues ont pointé du doigt que le premier mouvement de l’esprit humain est celui de l’interrogation et de l’émerveillement. Nous pouvons voir grâce à nos yeux et entendre grâce à notre ouïe. Malheureusement, dans le système capitaliste actuel, ces sens se trouvent atrophiés. Le moteur du capitalisme est l’insatisfaction. Celui-ci ne fonctionne qu’autant que les hommes se sentent insatisfaits et incomplets. Et pour compenser cette insatisfaction, ils ne cessent d’acheter. Tout l’édifice repose sur la publicité qui nous fait croire que nous n’avons jamais assez, qu’il nous faut toujours plus pour exister. L’émerveillement est un acte réellement révolutionnaire et politiquement subversif ; il nous permet de nous éveiller à l’essentiel et de veiller à l’essentiel, pour que nous ne perdions jamais le contact avec l’indicible.

S’agit-il de laisser le monde agir à travers nous ?

Quand, dans la seconde phase du Travail qui relie, nous reconnaissons la peine et l’angoisse que nous éprouvons face à la dégradation de notre environnement, si nous choisissons de ne pas réprimer celle-ci, mais de pactiser avec elle en la regardant en face, ce sentiment devient distinct de l’ego. Avec cette sensibilité nouvelle, ayant retrouvé notre pouvoir personnel, nous sommes prêts pour l’action juste qui demande à être réalisée ici et maintenant. L’engagement permet de vivre la sensation que quelque chose agit à travers nous. Et plus nous nous mettons au service de la Terre et de l’humanité, plus nous devenons nous-même

Pour aller plus loin

Écopsychologie pratique et rituels pour la Terre (Le Souffle d’Or, 2008)
L’espérance en mouvement, coécrit avec Chris Johnstone (Labor et Fides, 2018)

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