©Carole Rap

Jean-Louis Pelofi :
Ne pas mélanger bouddhisme et psychothérapie

Psychothérapeute clinicien et bouddhiste marseillais, Jean-Louis Pelofi souligne l’importance de ne pas confondre le psychique et le spirituel dans le traitement des souffrances psychologiques et dans sa vie en général.

Vos patients vous identifient-ils comme bouddhiste ?

J’ai des responsabilités dans un centre bouddhiste, dans lequel je reçois des personnes pour traiter leur souffrance psychologique. Certaines viennent parce qu’elles savent que je suis un clinicien avec un regard sur la spiritualité. D’autres ne savent pas que je suis bouddhiste. Je ne leur en parle surtout pas. C’est leur écoute et leur pathologie qui m’intéressent. Je suis bouddhiste par ma position, ma politesse, ma présence, et mon éthique. Je n’ai pas besoin d’en parler.

Utilisez-vous des outils inspirés du bouddhisme pour aider vos patients ?

Non, le bouddhisme est une voie de transformation par la spiritualité, ce n’est pas un traitement psychologique psychanalytique. Il ne faut pas confondre le psychique et le spirituel. Il n’y a pas de thérapie du moi dans le bouddhisme. Des patients croient que le bouddhisme ou la méditation va les aider et se rendent compte que non. En fait, il faut faire une psychothérapie de base. Des prêtres aussi viennent me voir. Ils me disent : « J’ai beau prier, je suis toujours aussi malade ». C’est parce qu’ils ont une pathologie qui n’a jamais été traitée. Je leur dis : « Installez -vous et oubliez votre religion pour l’instant, et commençons à investiguer votre réalité psychique ».

Renouent-ils ensuite avec leur spiritualité ?

Tout à fait. Je traite la pathologie, mais je fais très attention à ne pas aller trop loin. Par exemple, j’ai aussi des artistes. Certains créent parce qu’ils sont mal, mais ils craignent de perdre leur créativité en suivant une psychothérapie. C’est faux. Il ne s’agit pas de se substituer au sens de la vie de la personne, mais de l’aider en trouvant la bonne mesure, pour qu’elle ne perde pas sa vision existentielle. Sinon on va créer une deuxième pathologie qui est l’absence de sens, ce qui peut aller jusqu’au suicide. Nous avons chacun un sens de la vie. Le but d’une psychothérapie juste est d’aider la personne à vivre avec ce qu’elle a, sans introjecter sur elle son propre idéalisme.

Leur proposez-vous de faire de la méditation ?

Seulement pour un petit nombre afin d’installer un calme mental à la façon de la pleine conscience. Le but de la psychothérapie, de la psychanalyse, c’est de reconstruire le moi qui a été abîmé, détruit, tandis que le but de la méditation profonde est de se désidentifier du « je ». Celui qui n’a pas un moi fort peut décompenser. On m’a envoyé comme patients des personnes qui ont décompensé dans des retraites bouddhistes de trois ans. Par exemple, elles sont déréalisées, dépersonnalisées, débordées par des délires, des hallucinations. La méditation ne traite pas ces pathologies. Elle peut même les aggraver.

« Le bouddhisme est une voie de transformation par la spiritualité, ce n’est pas un traitement psychologique psychanalytique. Il ne faut pas confondre le psychique et le spirituel. »

De même, dans les cas de névroses traumatiques, la méditation ne résoudra rien, parce que les mémoires dysfonctionnelles sont gelées dans l’appareil neuronal frontal droit. Tant que ces mémoires n’ont pas été retraitées avec un clinicien, elles continueront à fonctionner, car elles sont au-delà de la conscience. Seul, on ne peut pas accéder aux scénarios inconscients refoulés ; on a besoin de l’intervention d’un professionnel. La méditation peut calmer une personne qui a une phobie ou un toc, mais la source de la pathologie reste inscrite dans son appareil psychique.

Que leur proposez-vous inspiré du bouddhisme ?

Je les aide à réfléchir. Je ne vais pas leur parler de la loi de cause à effet, mais simplement leur dire : « Pensez-vous que les choses viennent de rien ? » Ou bien : « Y a-t-il quelque chose qui a duré dans votre vie ? » pour faire référence à l’impermanence. Ou encore : « Pensez-vous arriver à garder du sable dans votre main sans vous épuiser ? » pour les faire réfléchir à l’attachement. Je n’apporte pas de réponse et ne dis jamais « Il faut faire cela ».

Comment le bouddhisme vous aide-t-il dans votre pratique de clinicien ?

La pratique du calme mental Shiné (Samatha en sanskrit) me permet de calmer mon agitation quand je vois arriver une personne qui me trouble. Une femme violée, un homme battu par son père, ça fait toujours mal. On est sensible à la souffrance de l’autre. Mais c’est très difficile de faire ce métier si nos pensées et nos interprétations occupent le terrain. Le calme mental me permet de regarder mes propres émotions, de les accepter, mais de ne pas leur laisser le pouvoir. Les cliniciens ne se rendent pas toujours compte de ce qu’ils projettent dans leurs patients. Même si nous avons fait une psychothérapie, nous pouvons être influencés par nos croyances, nos connaissances et nos désirs, et empoisonner nos patients avec. Si je suis présent à moi-même, je peux recevoir ce que l’autre dit, car je ne suis pas troublé par mon propre mécanisme.

J’applique aussi les Six paramitas : le don, l’éthique, la patience, la diligence, la concentration sur un point et la contemplation. Dans le bouddhisme, il n’y a ni dieu ni personne pour nous sauver. Cette méthode cognitive et comportementale nous aide à nous transformer. Faire Samatha ne suffit pas. Cela permet de détendre notre esprit, mais de nombreuses méthodes laïques existent aussi pour cela. Si un bouddhiste n’applique pas les Six paramitas dans sa vie, il n’y aura pas transformation de l’être.

Enfin, j’essaie d’actualiser en moi l’état naturel ou sagesse non née, qu’on appelle aussi l’intelligence éveillée. Je m’applique à être dans une qualité d’être.

En quoi cela améliore la relation avec le patient ?

Il sent que je ne suis pas dans un discours, mais dans un lien. Le discours, c’est réciter Freud par cœur. Le lien se créé par le langage, l’éprouvé, l’écoute et une alliance afin d’être en contact avec la réalité profonde de la personne. C’est la différence entre le savoir et la connaissance spirituelle de l’être. Si je suis présent à l’autre dans ma sagesse, cela apporte un plus à ma qualité de clinicien.

Carole Rap Journaliste économique et sociale, elle s’intéresse depuis des années à l’environnement, illustration de l’interdépendance. En pratiquant le yoga et la danse méditative, elle a découvert la richesse des voyages Lire +

Pour aller plus loin

Le Moi et son destin de Jean-Louis Pelofi (2013)

Site : www.jeanlouispelofi.com

Jean-Louis Pelofi en quelques mots

Jean-Louis Pelofi était chrétien et juriste. Au début des années 90, sa vie bascule suite à une double découverte : celle de la psychothérapie, qui le passionne au point d’en faire son métier, et celle du bouddhisme, grâce à une rencontre avec le Dalaï-Lama. Après plusieurs années de formation, il obtient un DES de Psychopathologue Clinicien à la faculté de Médecine d’Aix-Marseille et exerce en tant que Psychothérapeute ARS (Agence régionale de santé). Dans son cabinet marseillais, il reçoit des patients atteints de psychoses, de névroses, mais aussi de nombreux psychothérapeutes, dont il est le superviseur. En parallèle, il suit les enseignements de plusieurs maîtres bouddhistes tibétains, tels Bokar Rinpoche, Chögyal Namkhai Norbu et Gangteng Tulku Rinpoche. S’il reconnaît que son parcours bouddhiste l’aide dans sa pratique de clinicien, il lui tient à cœur de ne pas mélanger les deux : « Beaucoup de personnes vont vers du psychique, croyant faire de la spiritualité, et beaucoup vont vers la spiritualité en croyant guérir leurs difficultés psychologiques ». Dans son livre, Le Moi et son destin, il souligne la distinction entre la psychothérapie du moi, méthode qui vise à reconstruire le moi (son objectif en tant que clinicien), et la thérapie de l’esprit. Mais de cette dernière, voie spirituelle profonde qui vise à se désidentifier du « Je », il se garde bien d’en parler à ses patients, sauf s’ils le questionnent. « Certaines personnes vont aller de plus en plus mal si je leur dis de méditer ».

C.R.

©Carole Rap
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