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Frederika Van Ingen :
« Bouddhisme et chamanisme partagent une conscience aiguë de l’interdépendance. »

Journaliste, Frederika Van Ingen vient de publier Ce que les peuples racines ont à nous dire. Cette plongée dans les savoirs traditionnels sur la santé des humains et celle de la Terre entre en résonance avec le bouddhisme.

On apprend dans votre dernier livre sur les pratiques de soin des peuples racines que ces derniers envisagent leur santé comme un équilibre entre eux et leurs milieux. On perçoit des similitudes avec la pensée bouddhique. Existe-t-il des peuples racines bouddhistes ou influencés par le bouddhisme ?

Oui, car le bouddhisme est très vite entré en contact avec des cultures chamaniques, par exemple au Népal. Puis le bouddhisme s’est diffusé dans l’Himalaya et l’Asie du Sud-Est. En Mongolie, on sait que la cohabitation a été parfois difficile quand les Mongols ont créé un vaste empire et tentés d’instrumentaliser le religieux. On constate des persécutions aux XIIIe et XIVe siècles en Mongolie, l’exécution d’un grand chamane à la cour, mais dans les villages ou les campements, le chamanisme a persisté et cohabité avec le bouddhisme jusqu’à se mélanger. De cette histoire, on a un héritage, celui des chamanes noirs et des chamanes blancs, dits autrefois chamanes jaunes. Les chamanes noirs sont associés au bouddhisme d’État et sont accusés par le peuple d’être malveillants. Alors que les chamanes blancs, ou jaunes, sont bienveillants.

Quoi qu’il en soit, en Mongolie, au Tibet, en Corée ou au Japon, où des peuples racines sont présents parmi des bouddhistes, les chamanes utilisent de nombreux objets, des clochettes, des textes et de nombreux rituels issus du bouddhisme. C’est très visible au Ladakh, au nord de l’Inde, où ils soignent grâce à la médecine tibétaine et à leur connaissance intime de la faune et de la flore.

Quant à la médecine tibétaine, elle est issue de la coexistence entre le bouddhisme et la religion chamanique bön. Du chamanisme, elle reconnaît l’existence des esprits, et certains de ces esprits, les affamés, les karmiques, sont requalifiés en termes bouddhiques ; du bouddhisme, elle a hérité le cadre conceptuel des trois poisons que sont l’ignorance, le désir et la colère, pour expliquer l’origine des maladies. La médecine tibétaine vise à soigner l’équilibre intérieur, objectif partagé par le chamanisme et le bouddhisme. Sa pratique de l’hygiène, son usage des plantes, le recours à la méditation pour inspirer les praticiens dérivent du bouddhisme, mais les esprits et les plantes chamaniques sont évidemment de la partie. Chamanisme et bouddhisme se sont mariés dans les pratiques médicales.

Au-delà de la médecine, voyez-vous des similitudes entre les visions bouddhistes et traditionnelles du monde ?

Oui. Bouddhisme et chamanisme partagent l’idée que c’est dans le domaine de l’invisible que le réel se crée, que la conscience résulte d’abord de la relation à soi-même, de son intériorité. Ils estiment tous deux que la source des déséquilibres est à rechercher dans le domaine spirituel. Que c’est dans un espace immatériel que se retrouve l’unité du Soi.

Ensuite, les deux recourent à la méditation, que l’on retrouve partout chez les peuples racines, avec des variantes ; elle demeure une intériorisation pour se relier au monde, un travail sur les sens, la perception.

« Bouddhisme et chamanisme partagent l’idée que c’est dans le domaine de l’invisible que le réel se crée, que la conscience résulte d’abord de la relation à soi-même, de son intériorité. »

Et, évidemment, la place centrale accordée au respect du vivant. Bouddhisme et chamanisme partagent une conscience aiguë de l’interdépendance. L’impermanence bouddhique se retrouve dans une façon typique des chamanes de percevoir la vie. Je dirais qu’ils vivent dans l’impermanence sans la théoriser aussi profondément que le fait le bouddhisme.

Bouddhisme et chamanisme sont des visions du monde qui ont énormément en commun. Ce qui a favorisé le syncrétisme, en sachant que c’est très facile pour le chamanisme d’intégrer des archétypes universaux. Ils n’ont aucun problème à inviter dans leur panthéon Bouddha, ou la Vierge catholique, qui est l’équivalent de Femme Bison Blanc chez les Lakota.

Que peuvent nous apporter ces peuples racines face aux évolutions actuelles du monde ?

Ils peuvent nous apprendre d’autres postures, d’autres façons d’être au monde. À reprendre conscience de l’interdépendance, de la place de l’humain dans la chaîne du vivant. Nous avons la responsabilité d’être au service du vivant et non de le consommer.

Laurent Testot Journaliste, formateur et guide-conférencier en histoire globale/mondiale, passionné par une approche comparée des religions, inquiet pour la santé de notre planète, il s’emploie à faire de l’écriture de l’histoire un Lire +

Ce que les peuples racines ont à nous dire de Frederika Van Ingen

En ces temps où tout ce que l’Occident croyait maîtriser en matière sanitaire passe à la trappe pour cause d’apparition non planifiée d’un virus, la journaliste Frederika Van Ingen nous offre un voyage en terres inconnues. Elle nous invite chez les Dineh d’Amérique, Maasaï d’Afrique ou Sami du Grand Nord, à la découverte d’un principe universel qui soude ces peuples racines : une conception holistique de la santé.

Car ces peuples voient la santé comme résultant d’un équilibre. Cet équilibre doit être maintenu en soi-même, et il ne peut être entretenu qu’en s’appliquant à toutes les échelles, de l’intériorité humaine au monde entier, à chaque maillon de la chaîne du vivant.

Nous présentant de nombreux exemples de pratiques de soins que l’on dira chamaniques au sens large, Frederika Van Ingen nous fait prendre conscience de ce qui risque de disparaître. Ces peuples sont menacés, marginalisés, discriminés, dans la continuité d’une histoire ponctuée de spoliations répétées, de terres volées et de massacres. Pourtant, ils sont dépositaires de savoirs qui pourraient nous sauver de nous-mêmes, que ce soit en termes de ressources médicamenteuses dans les plantes ou de façons différentes d’interagir avec les milieux de vie.

Pour autant, avertit l’auteure, il ne faut pas se ruer vers ces savoirs inconsidérément. D’abord parce que les remèdes et pratiques des peuples racines sont généralement sans effet sur les maladies infectieuses ou les cancers, car ces pathologies ont été importées chez ces peuples, elles restent hors de leurs connaissances. Si parfois, leurs traitements peuvent avoir une efficacité étonnante sur certains cas, cela reste lié à des parcours de vie spécifiques. Quant à l’usage des psychotropes, si on n’est pas immergé dans une culture, que l’on ne partage pas ses références, l’expérience peut être traumatisante, voire dangereuse.

Chacun des chapitres s’attarde sur des thématiques (les soignants, leurs outils, etc.) et se clôt sur une fiche de synthèse pédagogique, qui permet de structurer ce que l’on apprend. En balisant de la sorte ce tour du monde des pratiques de soin des peuples autochtones, la journaliste fait œuvre de salubrité publique.

 

Ce que les peuples racines ont à nous dire. De la santé des hommes et de la santé du monde de Frederika Van Ingen (Les Liens qui Libèrent, 2020)

L.T.

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