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Bruno Abraham-Kremer :
ma rencontre avec Milarépa

Célèbre comédien, metteur en scène et auteur de pièces de théâtre, BAK est un défricheur de contrées inconnues, qu’elles soient terrestres ou intérieures, jamais délimitées de frontières. À travers ses pièces, il explore l’inconnu, lui qui ne cesse de répéter que « la vie est une géniale improvisation », comme dans sa Trilogie de l’Invisible, créée en 1997 sur des textes d’Éric-Emmanuel Schmitt. Le second volet s’intitule Milarépa, l’homme de coton. Une rencontre salvatrice et sans mise en scène.

À l’âge de trente ans, j’ai été irrésistiblement attiré par le Tibet. Une intuition, l’accomplissement d’un rêve d’enfant, aller sur le toit du monde, rencontrer les gens qui y habitaient et qui étaient forcément différents.
Un jour, une amie rencontrée pendant ce voyage me dit : « Ma sœur est nonne tibétaine, elle suit des enseignements à Bodnath. »
- J’aimerais la rencontrer. Comment faire ?
- C’est facile, il paraît qu’elle tourne tous les après-midis autour du stupa. C’est la seule Occidentale, donc elle est facile à repérer.

J’y vais donc et je cherche parmi la foule des pèlerins qui tournent autour du stupa. Elle n’est pas là !
J’interroge…
- Oui, oui, elle est toujours là d’habitude, vous pouvez l’attendre.

Alors j’attends. Pour tromper mon impatience, j’achète une petite statue en bois dans une échoppe, une petite reproduction de Milarépa, mais à ce moment-là, je ne le savais pas. 
Et avec ma statuette dans la main, j’attends encore et encore… sans savoir pourquoi, mais convaincu que je devais rester et attendre. Milarépa me donnait mon premier enseignement sur la patience qui me manque tant d’ordinaire.

« Milarépa me touche intimement, car malgré un destin exceptionnel, héroïque, il reste un être
humain. »

Au bout de quatre heures, la nonne apparut. 
Elle s’appelait Michèle ou Djeunpa Tcheuki et son sourire était plus grand qu’elle !

- Tu aimes Milarépa, me dit-elle en désignant ma statuette ?
- Je ne sais pas qui c’est…

Alors elle me raconte son histoire et me propose de m’amener le lendemain dans une grotte où il a médité pendant trente ans !
Dans la minuscule grotte, dont la paroi garde encore la trace de ses mains, je découvre, bouleversé, quelques pans de sa vie, distillés par Djeunpa Tcheuki.
Elle me raccompagne à mon bus, je suis touché par son regard sur moi et tous ceux qui sont autour de nous. 
Une question m’échappe : « Pourquoi ce regard si tendre sur ces gens que tu ne connais pas ? »
La réponse fuse : « Ce sont peut-être des Bouddhas, chacun est un bouddha potentiel ! »
Milarépa parlait à travers elle.
« La pitié rend généreux. Et le généreux me retrouvera. Et celui qui m’aura retrouvé sera Bouddha.»

Rentré en France, je lis Les cent mille chants et, immédiatement, je suis happé par son histoire.
Je découvre avec stupeur à quel point Milarépa me parle de moi, de ma vie d’aujourd’hui en partageant son expérience vécue au XIe siècle, mais qui résonne toujours avec autant de force.
Cette épopée mystique s’impose à moi comme seconde partie de ma Trilogie de l’Invisible. Le spectacle s’intitulera Milarépa, l’homme de coton.

Une rencontre qui a marqué ma vie

Milarépa me touche intimement, car malgré son destin exceptionnel, héroïque, il reste un être humain. Rien ne l’arrête dans sa quête de vérité et de liberté. Les obstacles ne le font jamais reculer, au contraire, ils l’aident à se construire. Il va au bout de lui-même quoi qu’il arrive.
À cette époque, je me sentais enfermé, bloqué ; Milarépa m’a appris une chose essentielle : il n’est jamais trop tard pour essayer de se libérer des attachements à nos souffrances. Il faut essayer de "sacrifier sa souffrance".
Sa lutte pour devenir un être humain accompli me parle de moi. Son parcours me donne confiance, m’encourage, me dit que je peux, moi aussi, à mon niveau, à mon rythme, me libérer de mes carcans. Sans jamais être moraliste ni dogmatique, il me montre un chemin concret que je peux suivre ici, aujourd’hui, dans le contexte qui est le mien. Toute son expérience de vie est "enseignante".

Il y a des événements de sa vie qui continuent sans cesse à travailler en moi. Peut-être que d’avoir joué cette histoire près de 150 fois est comme une graine qui s’est enracinée en moi…
Par exemple cet épisode, à la sortie de sa longue retraite de trente ans dans une grotte, où il ne se nourrissait que d’orties. Il sort de là convaincu, qu’enfin, il s’est libéré de tout attachement, et soudain, il heurte du pied la seule possession qui lui restait : un vase à décoction pour ses orties.

« Le vase se brisa contre un caillou.
Du vase brisé jaillit un seul bloc vert ayant la forme du pot ; c’étaient les résidus déposés par l’ortie.
Au même instant, j’avais un vase et je n’en avais plus.
Je croyais m’être débarrassé de tout, et cependant ce pauvre vase qui contenait mes seules richesses était devenu ma richesse. Ce vase, devenant désirable, était devenu mon maître.
Maintenant que j’avais brisé le pot de terre, qu’allais-je faire du pot d’ortie ?
Je l’enjambais. »

Oui, Milarépa m’aide dans ma quête d’orientation au monde. Lui qui cherche à découvrir sa véritable nature, à se réconcilier avec lui-même et qui découvre qu’il a besoin de s’aimer pour devenir l’acteur de sa vie.

“Topa ga”, celui qu’on écoute avec délice

La grande force de Milarépa est de nous montrer la "réalité" du chemin vers la liberté intérieure. Il échappe au dogme même de la religion en devenant ce "fou divin", ce barde errant. Dès qu’il croisait quelqu’un, il chantait. On le surnommait "Topa ga", celui qu’on écoute avec délice ! Il chantait.

« En ne chantant que des chants d’amour, j’ai oublié les polémiques »
Il composait ses cent mille chants. »

Sans relâche et jusqu’à son dernier souffle, il ne cesse de faire tomber les voiles de l’illusion. Milarépa cherche au-delà des formes, vers toujours plus de simplicité, de dépouillement. Il aide l’Occidental que je suis à comprendre "la vacuité".

" Sous l’emprise de la vérité ultime
Il n’y a pas de méditant, pas d'objet à méditer
Il n’y a pas de signes d’accomplissement
Pas d’étapes ni de voie à parcourir
Pas de sagesse ultime, pas de corps de Bouddha.
Ainsi le nirvana n’existe-t-il pas
Tout cela n’est que mots, façon de dire."

Ce sont ses derniers mots, son dernier enseignement.
Il me rappelle que les mots ne sont rien sans une expérience directe, vécue, incarnée et quotidienne. Une leçon de vie à la fois personnelle et professionnelle pour le comédien et le metteur en scène que je suis.
Je me souviens d’un soir, à la sortie du spectacle ; un jeune homme se plante devant moi et me remercie, car j’ai compris "sa souffrance". Devant mon air dubitatif, il relève ses manches et me montre ses avant-bras constellés de marques de piqûres d’héroïne : « Vous voyez, moi je sais ce que c’est la souffrance, et Milarépa, lui, a compris ma souffrance, et vous, en le jouant, vous pouvez faire comprendre à tout le monde, ce qu’est ma souffrance ».
Tout est dit.
Cette vérité, j’essaye de l’expérimenter dans mon quotidien depuis que l’histoire de Milarépa s’est enracinée au cœur de ma vie, et mes expériences d’homme et d’acteur en conservent depuis l’empreinte sereine et joyeuse

Bruno Abraham-Kremer Comédien, metteur en scène et auteur de pièces de théâtre, il a créé le Théâtre de l’Invisible en 1989, dont il assure la direction artistique. On a pu le découvrir grâce à sa Trilogie de l’Invisible, Lire +

Pour aller plus loin

Milarépa d’Éric-Emmanuel Schmitt (Albin Michel)
Djétsune Milarépa de Gilbert Buéso (Éditions Guépèle)
Milarépa, les cent mille chants de Marie-José Lamothe ‘Fayard)
Milarépa de Jacques Bacot (Fayard)

Théâtre de l’Invisible : www.theatredelinvisible.com

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