©André Roudeix

Christophe André :
« Ce qu’apporte le bouddhisme à l’être humain et au médecin que je suis. »

Psychiatre reconnu, Christophe André est depuis plusieurs années une voix qui compte dans le domaine de la méditation. Chef de file des thérapies comportementales et cognitives en France, il fut l’un des premiers à introduire l’usage de la méditation en psychothérapie. Grand ami de Matthieu Ricard, avec qui il a cosigné plusieurs ouvrages, il est l’auteur récemment de Le Temps de méditer, aux éditions Iconoclaste. Dans le premier volet de cet entretien il évoque sa vision du bouddhisme.

Comment avez-vous découvert le bouddhisme ?

Je l’ai d’abord rencontré dans les livres. Quand j’étais gamin, il y avait dans la bibliothèque familiale des ouvrages sur le sujet ; je me souviens d’une biographie de Bouddha qui m’avait particulièrement intéressé et étonné. Plus tard, j’ai aussi été marqué par la lecture du Livre tibétain de la vie et de la mort de Sogyal Rinpoché. Donc ma première connaissance du bouddhisme est livresque, avant qu’elle ne devienne relationnelle par la suite. Pour moi, le premier visage du bouddhisme, sa première incarnation contemporaine, c’est mon ami Matthieu Ricard. D’abord au travers du livre d’entretien qu’il a publié avec son père (Jean-François Revel), Le Moine et le Philosophe, où il parlait assez largement de son engagement et où il le justifiait aussi. Puis, quand j’ai fait sa connaissance, il y a une vingtaine d’années. Matthieu Ricard m’a beaucoup touché par sa rectitude, j’ai trouvé que c’était un homme honnête, cohérent, qui incarnait les vertus bouddhistes dont il parlait dans les médias, sans jamais faire de de prosélytisme – ce n’est pas son genre ni celui du bouddhisme en général. Et cela m’a poussé à me pencher sur cette gigantesque religion et cette philosophie. Il m’a recommandé notamment des ouvrages de l’un de ses maîtres, Dilgo Khyentse Rinpoché. J’ai été très touché par la lecture du livre Le trésor du cœur des êtres éveillés.

Quels sont les valeurs et les principes qui vous ont inspiré ?

Plus que le côté religieux, qui est très réel – souvent, en Occident, on oublie que le bouddhisme est une religion, ou que ça l’est devenu, je ne sais pas si c’était l’intention première du Bouddha -, c’est sa dimension philosophique qui m’a intéressé : le bouddhisme est une philosophie de vie et du monde très pertinente. Comme dans l’univers du christianisme, je suis très sensible à sa philosophie, au-delà de la foi : le respect du faible, la compassion, la bienveillance pour le prochain, la non-violence, etc. Mais ce qui m’a le plus interpellé, sans doute parce que je suis médecin, c’est le discours du bouddhisme sur la souffrance, avec les quatre nobles vérités qui parlent de l’inévitabilité de la souffrance et de l’insatisfaction dans toute vie humaine. Le bouddhisme apporte là des moyens de composer avec ça, et la philosophie de vie qui en découle. Dans le christianisme – et c’est peut-être une lecture personnelle -, il y a un rapport à la souffrance qui m’est inconfortable, quand elle est vue comme une rédemption, un moyen d’accéder à davantage de foi ou de se rapprocher de Dieu. Quand on est médecin et qu’on voit tant de personnes souffrir, ce type de discours est compliqué, car on a l’impression que l’on ne peut pas se contenter de ça… C’est ce que j’ai trouvé de nouveau et de passionnant dans la réflexion du bouddhisme sur la souffrance : son souci d’aider les humains à en comprendre la nature et la traverser, et peut-être à apprendre à s’en défaire en partie.

Votre rapport au bouddhisme s’est en fait construit en parallèle de votre pratique du catholicisme ?

Je ne suis pas un catholique fervent, mais c’est en effet une religion que j’ai découverte avec intérêt et émotion, au fil de ma vie. Il est vrai que j’ai vu dans le bouddhisme des proximités avec les valeurs prônées par le christianisme : intérêt pour le prochain et non-violence, par exemple. D’une certaine façon, pour un médecin, la figure du Bouddha est plus rassurante que celle de Jésus, qui est un superman, un thaumaturge : il appose les mains et provoque des guérisons miraculeuses, c’est extraordinaire, mais les soignants ne peuvent évidemment pas suivre cette voie-là… Et puis il a un côté un peu inquiétant, Jésus. Il dit : « Abandonnez tout, suivez-moi, faites-moi confiance », ce qui nécessite quand même une foi immense… Bouddha est plus rassurant : c’est un monsieur qui a vécu longtemps, entouré de ses disciples et qui a prôné la méthode expérimentale, et ça, pour un médecin, c’est important ! Et puis c’était un pédagogue, qui apprenait inlassablement et qui transmettait cette notion fondamentale de l’apprentissage : en s’y prenant de manière patiente et répétitive, on peut progresser. Là où Jésus est tout de même un peu le chantre des thérapies coup-de-poing, des révélations soudaines.

« D’une certaine façon, pour un médecin, la figure du Bouddha est plus rassurante que celle de Jésus, qui est un superman, un thaumaturge : il appose les mains et provoque des guérisons miraculeuses, c’est extraordinaire, mais les soignants ne peuvent évidemment pas suivre cette voie-là… »

Pour autant, je n’ai pas abandonné le christianisme, qui reste un cadre de référence pour moi – et puis après tout, le Dalaï-Lama lui-même n’encourage pas les Occidentaux à abandonner le christianisme pour le bouddhisme. Mais j’ai enrichi ma vision du monde et ma nature d’être humain par ce que pouvait m’offrir le bouddhisme.

En tant que psychiatre, dans quelles mesures le bouddhisme a-t-il pu changer votre propre métier et votre façon, au quotidien, d’appréhender vos patients ? Et comment ?

Le bouddhisme m’a d’abord aidé par la démarche méditative, qui est très adaptée aux besoins psychologiques des médecins, et des humains en général. La méditation bouddhiste est un entraînement de l’esprit, elle nous apprend à cultiver un certain nombre de qualités élémentaires comme l’attention et la présence au monde, à l’autre, à nos émotions. Ou à développer des qualités plus évoluées comme la compassion, la bienveillance, etc. En tant que médecin, cela a été très vite important pour moi, car cela m’a appris à être un meilleur médecin, en étant beaucoup plus à l’écoute de mes patients et en me tournant davantage vers eux et moins vers mes impatiences, ou mes désirs d’être écoutés par eux. La découverte des publications scientifiques sur la méditation thérapeutique – cette fameuse pleine conscience dont les premières publications scientifiques sont arrivées dans les années 90, avec des pionniers comme John Kabat-Zinn, très fin connaisseur du bouddhisme, de ses pratiques et de sa philosophie – a définitivement tout changé pour moi, et transformé ma manière de soigner.

Ensuite, au fur et à mesure de ma découverte du bouddhisme, je me suis intéressé à l’impermanence, à l’interdépendance ou à la vacuité, autant de concepts qui m’ont aidé dans ma pratique de psychothérapeute. On travaille beaucoup sur la notion de vacuité en psychothérapie, c’est-à-dire sur cette croyance qu’on peut avoir dans la solidité de certains phénomènes, de certaines convictions ou de certaines certitudes et qui peut s’avérer totalement erronée : on respecte les croyances du patient, mais on sait aussi que s’il y adhère de façon trop rigide, il peut s’exposer à de la souffrance…

Comment le bouddhisme vous nourrit-il, au quotidien ?

J’entretiens toujours un rapport de compagnonnage avec le bouddhisme, surtout par la lecture. J’aime beaucoup lire les penseurs bouddhistes, notamment américains, comme Jack Kornfield ou Pema Chödrön, qui ont fait ce travail de sélection et de décryptage des textes bouddhistes. Quand on est Occidental, cela me semble plus simple de lire d’autres Occidentaux, même si je fais régulièrement l’effort de me plonger dans la lecture des textes écrits directement par les grands maîtres du bouddhisme tibétain. Certains, contemporains, sont plus accessibles, comme Mingyour Rinpoché. Mais c’est plus difficile, c’est une autre culture, il y a toujours quelque chose d’un peu déconcertant pour moi…

En quoi le bouddhisme peut-il nous aider à penser les enjeux du monde contemporain ?

Je dirais que la bienveillance et l’idée de paix intérieure sont des notions précieuses. Au fond, il y a dans le bouddhisme une recherche de la sagesse, qui n’existe pas tant dans la doctrine chrétienne, qui se place plutôt dans l’optique de la foi comme moyen de se sauver. Je ne suis pas pleinement convaincu que la foi puisse sauver le monde, par contre, je pense qu’un peu plus de sagesse dans le monde pourrait être bénéfique… Le bouddhisme est intéressant par son souci d’aider les humains à progresser vers plus de compassion et plus de libertés, par rapport aux pièges tendus par la souffrance.

Et puis la notion de proximité, d’interdépendance avec la nature est précieuse et utile. Toutes les grandes religions ont encouragé l’homme à respecter la nature, soit parce qu’elle était une création divine – ce sont les religions du Livre – soit, comme dans le bouddhisme, parce qu’il est illusoire d’établir une différence entre moi et le monde qui m’entoure. Quand on médite dans la nature, au bout d’un moment, on perçoit charnellement, et plus seulement intellectuellement, qu’on n’est qu’un petit bout de cette nature, qu’on en vient et qu’on y retournera… Je crois que cette prise de conscience de notre appartenance au monde qui nous entoure – plutôt que notre différence qui nous donnerait le droit de l’exploiter – est très importante. Et c’est au fond exactement ce à quoi nous encourage le bouddhisme : pas seulement le savoir, mais aussi une pratique.

Barnabé Binctin Ce journaliste indépendant s’est spécialisé sur les questions d’écologie et les enjeux de protection de l’environnement. Après avoir cofondé en 2013 Reporterre, un quotidien d’information sur l’écologie en ligne, il Lire +
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