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Jon Kabat-Zinn :
« Je transmets l’essence du Dharma en me référant au sens commun, sans connotation bouddhiste, car cette pratique est un outil puissant et bénéfique pour toute l’humanité. »

De passage à Paris, Jon Kabat-Zinn, fondateur du Center for Mindfulness in Medicine, de la Clinique de réduction du stress (Stress Reduction Clinic) et professeur de médecine de l'Université du Massachusetts, s’est entretenu sur son enseignement de MBSR (Mindfulness Based Stress Reduction), une formation à la méditation de Pleine conscience. Il explique ici la différence entre cette technique, élaborée dans un contexte médical et scientifique, et les enseignements originels du bouddhisme, situant la place et le devenir des enseignements de la Mindfulness dans le monde contemporain.

Pourquoi avez-vous tenu à préciser lors de votre intervention que la pratique de Mindfulness ne représente pas le bouddhisme ? Cette déclaration est-elle liée à la position de la France à l’égard de la spiritualité  ?

Non, je m’exprime de la même façon partout : ma formation est liée à la pratique zen, dans laquelle il est dit que la pratique se situe au-delà de la forme, donc du nom. Aussi le terme bouddhisme représente-t-il juste un nom et une forme. Mais de par ma profonde adhésion au bouddhisme, je sais que la méditation, libératrice de souffrance, s’adresse à tous. Aussi me suis-je demandé de quelle façon enseigner aux Américains, qui font peu de cas du bouddhisme. Et, au-delà des Américains, au maximum de gens, car tout le monde souffre. J’ai donc cherché un moyen de présenter cette pratique sans avoir à l’identifier comme bouddhiste, la majorité des gens ne souhaitant pas se convertir au bouddhisme : j’enseigne l’essence du Dharma, sans le Bouddha Dharma. J’avais d’ailleurs publiquement posé la question au Dalaï-Lama, à Washington, en lui demandant s’il voyait une différence entre le Dharma universel et le Bouddha Dharma, ce à quoi il m’avait répondu : « Non ». Sa réponse m’a confirmé que le Dharma se situe au-delà du bouddhisme. Et je transmets l’essence du Dharma en me référant au sens commun, ce qui me permet de m’adresser au monde entier, sans connotation bouddhiste, car cette pratique est un outil puissant et bénéfique pour toute l’humanité.

La réaction des États-Unis a-t-elle été différente de celle d’autres pays ?

Mon premier livre est sorti aux États-Unis il y a vingt-deux ans, en Allemagne tout de suite après, puis en Angleterre, au Japon, et en France dix-huit ans plus tard. Toute l’Europe était réceptive, sauf la France ! Il y a pourtant des centres bouddhistes en France. Alors, pourquoi ? On m’a répondu : « Descartes, l’église et l’état, l’âme et le corps, le rationalisme… » Et il est vrai que les Français sont méfiants à l’égard d’une pratique, en l’absence d’évidences scientifiques. Mais à présent qu’elles sont prouvées, cela devrait changer.

« Je vais continuer dans cette voie de la Mindfulness, en rappelant toujours qu’il s’agit d’une pratique ancestrale que je n’ai pas inventée, mais d’un enseignement du Dharma dans une forme nouvelle, dans un nouveau contexte, plus mainstream, moins bouddhiste. »

Les Français ont donc été très lents par rapport aux autres pays, probablement pour des raisons culturelles et philosophiques. Mais lorsqu’ils bougent, ils le font sérieusement et s’y attachent dans la durée. En 2010, de jeunes Français sont venus nous voir aux États-Unis pour suivre une session de MBSR, alors qu’ils avaient passé six ans en retraite auprès de lamas tibétains en Dordogne ! Aussi leur ai-je demandé : pourquoi venir ici, après six ans de retraite ? Ils m’ont répondu : « Nous voulons apprendre à enseigner le Dharma dans le monde ». Je suis très heureux que l’enseignement de MBSR soit considéré comme le Dharma (terme que nous n’employons pas, sauf lorsque nous faisons référence à l’origine des enseignements).

À partir de quelle époque votre approche a-t-elle été acceptée aux États-Unis ?

Dès le départ, à l’hôpital où j’exerçais, et sans aucune critique ni rejet. Mais j’ai un Doctorat du MIT (Massachussetts Institute of Technology) en biologie moléculaire, que j’ai mené avec Salvador Luria, Prix Nobel. Les gens ont donc dû se dire : « Il sait ce qu’il fait ». On m’a donc laissé tranquille, ce qui m’a permis de progresser sereinement pendant vingt ans, ce qui a porté ses fruits : petit à petit, grâce aux résultats scientifiques concernant la réduction du stress, les docteurs (en neurologie, psychiatrie…) s’y sont intéressés, voyant l’état de leurs patients s’améliorer et en les entendant leur déclarer : « Ces huit semaines de session m’ont été plus bénéfiques que toutes les années de traitement ! »

Aux États-Unis, où le système médical privé et payant oblige à avoir des résultats, le sens du temps est différent de la France, où la médecine, publique, est gratuite. Est-ce une des raisons pour lesquelles la recherche sur MBSR y a été accueillie favorablement, présentant un gain de temps pour le traitement, donc une économie ?

La conscience du temps représente effectivement un facteur essentiel dans la méditation, et cette dimension fait partie de l’approche thérapeutique. Car en apprenant à être dans le moment, on accède à une nouvelle conscience du temps. Avec cette pratique, et cette perception du temps, les gènes changent et le corps dans son ensemble. Tout se modifie : le cerveau étant très plastique, sa structure change au cours des huit semaines. Le temps est donc en effet une donnée essentielle, certainement appréhendé différemment dans le contexte américain.

Quelle est votre prochaine étape ?

Les enseignements s’intensifiant, je vais continuer dans cette voie, en rappelant toujours qu’il s’agit d’une pratique ancestrale que je n’ai pas inventée, mais d’un enseignement du Dharma dans une forme nouvelle, dans un nouveau contexte, plus mainstream, moins bouddhiste. Je passe beaucoup de temps à délivrer ce message, afin que les gens ne pensent pas qu’il s’agisse d’une simple pratique comportementaliste. J’enseigne aujourd’hui en Chine, j’y ai été reçu à l’École de Médecine et à l’Académie des Sciences. Ils se sont montrés très intéressés, ignorant l’histoire de leurs enseignements, issus de la tradition Ch’an. Les moines bouddhistes chinois m’ont confié que la seule possibilité d’enseigner aux Chinois passe par une transmission occidentale, les Chinois rejetant leurs discours. Il faut donc trouver un nouveau langage pour enseigner le même Dharma à des personnes peu tournées vers la spiritualité ou la religion, mais motivées par la guérison et le bonheur. Or la Chine va devenir la plus grande économie de la planète, et si les Chinois se réconciliaient avec leur propre histoire du Dharma, cela pourrait avoir des conséquences énormes sur la géopolitique planétaire et apporter un équilibre au monde, en arrêtant un cycle de souffrances – notamment celles infligées aux Tibétains. La situation globale s’améliorerait, voilà un projet enthousiasmant

Dominique Godrèche Ethnopsychologue, écrivain, journaliste, auteur de Santana, une expérience de vie auprès de maître Goenka en Inde (Albin Michel), elle a introduit dans les années 80 une pratique thérapeutique pour les Lire +
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