Vue aérienne de Borobudur ©DR

Borobudur, impressionnant mandala de pierre

Borobudur est le plus grand édifice bouddhique jamais érigé. Si ses créateurs sont oubliés, la sagesse qu’ils voulaient transmettre est intacte.

C’est sur l’île de Java, en Indonésie, que se trouve la gigantesque énigme de pierre qu’est Borobudur. De forme pyramidale, l’édifice est le plus grand monument bouddhiste jamais construit. Sur fond de volcans actifs, ce stûpa géant émerge d’une plaine fertile. Au temps de sa splendeur multichrome et dorée, il était peut-être cerné d’un lac, dont il émergeait telle une titanesque fleur de lotus, au terme d’une chaussée qui aurait fait office de tige, le long de laquelle progressaient les croyants.

On peine à croire que cette mégaconstruction ait pu être oubliée un jour. L’histoire coloniale raconte que c’est un explorateur anglais, Stanford Raffles, qui mit à jour cette superstructure enfouie tel un tumulus sous la végétation, au cœur d’une île depuis longtemps convertie à l’islam. Quand Borobudur fut érigé, au VIIIe siècle, l’Asie du Sud-Est et l’archipel indonésien étaient couverts de royaumes alternativement hindous, bouddhistes et animistes.

Les archives sont quasi muettes. Trois citations évoquent des rois de la dynastie Shailendra, venus du royaume de Srivijaya, à Sumatra, qui se seraient taillé un fief autour de l’actuelle Jogyakarta. Ils auraient fait édifier Borobudur alors qu’une dynastie voisine, hindoue, entamait quarante kilomètres plus loin la construction d’un autre mégacomplexe religieux, les temples de Prabanam.

Dans les faits, deux temples bouddhistes remontant à cette époque sont encore en service, pas très loin. Le bouddhisme n’a pas totalement disparu d’Indonésie. Les pèlerins viennent maintenant du monde entier se mêler aux touristes et aux écoliers locaux pour arpenter ce témoignage paradoxal de l’impermanence devenue éternelle.

Plan de l’édifice vu du dessus, restituant les trois niveaux de progression dans l’édifice. (1)
©DR

Un parcours labyrinthique pour se mesurer à l’imprévisible

Car à nos yeux d’humains, par son gigantisme même, le monument nous renvoie à notre finitude. Peu importe que ses créateurs aient été oubliés. Ils nous ont légué un puzzle gigantesque qui tient pour les fourmis que nous sommes du livret pédagogique. Des tonnes et des tonnes de lave ont été savamment ordonnancées pour reconstituer la vie du Bouddha et le message des textes bouddhiques, au fil de kilomètres de bas-reliefs. L’amateur de citation artistique a de quoi s’occuper pour des semaines de devinettes érudites.

Le parcours est labyrinthique, il oblige le visiteur à se mesurer à l’imprévisible. On ne peut jamais percevoir l’ensemble de la structure alors que l’on erre sur ses flancs. Puis au fur et à mesure que nos circonvolutions, dans le sens des aiguilles d’une montre, nous entraînent dans l’ascension de la montagne artificielle, les entraves de l’esprit s’effacent. Borobudur manifeste un usage savant de la géométrie. Aux premiers niveaux, des formes carrées et une surcharge iconographique nous distraient à loisir de la progression terrestre des débuts. La sueur nous rappelle notre condition mortelle, des nuées d’enfants tourbillonnent autour des étrangers, distraction d’abord plaisante, puis rapidement obsédante devant leur énergie souriante. Les formes s’arrondissent, les motifs artistiques s’allègent en même temps que le corps du visiteur, les enfants se fatiguent. La lumière cogne toujours plus fort, le parcours devient céleste.

Les créateurs de Borobudur nous ont légué un puzzle gigantesque qui tient pour les fourmis que nous sommes du livret pédagogique.

L’attention doit alors se focaliser sur l’essentiel, atteindre les terrasses supérieures. Là, nous pourrons méditer sur cette structure aux formes trop parfaites pour notre entendement de mortels. Savant compilateur de l’art d’Asie, Louis Frédéric avait heureusement posé les premiers jalons de l’appréhension de l’œuvre : « Conçu sur un plan carré dans lequel s’inscrit un cercle, le Borobudur symbolise à la fois la terre et le ciel. Ses étages successifs suggèrent la lente ascension vers l’Éveil spirituel, tout d’abord semée de difficultés (multiples détours des galeries carrées), puis dégagée des préoccupations mondaines (terrasses arrondies) pour enfin accéder au centre de l’univers, lequel, en définitive, n’est que le point de convergence de l’individu avec la Réalité cosmique, représentée par le stûpa central. »

Des moines en prières au sommet de Borobudur.
©Frank Wouters
Laurent Testot Journaliste, formateur et guide-conférencier en histoire globale/mondiale, passionné par une approche comparée des religions, inquiet pour la santé de notre planète, il s’emploie à faire de l’écriture de l’histoire un Lire +

Notes

(1) Dans la cosmologie bouddhique, Kâmadhâtu est le monde des désirs (où nous vivons), Rûpadhâtu le monde de la forme (accessible aux consciences supérieures), Arûpadhpâtu le monde de l’immatériel (préalable à l’Illumination).

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