©Eleonore Henry de Frahan

Bhoutan :
Creuser les sillons du bonheur

Le royaume du Bhoutan a annoncé, en 2012, son souhait de vivre d’une agriculture 100 % biologique d’ici à 2020. Dans cet État dont la religion principale est le bouddhisme, il s’agit de veiller au bonheur, notamment des insectes et des plantes. L’échéance sera-t-elle respectée ?

De la parole aux actes

« L’agriculture intensive, parce qu’elle implique l’utilisation de nombreuses substances chimiques de synthèse, ne correspond pas à notre croyance bouddhiste qui nous demande de vivre en harmonie avec la nature ». C’est par ces mots, qu’en 2012, Pema Gyamtsho, alors ministre de l’agriculture du Bhoutan, avait déclaré son souhait de vivre d’une agriculture 100% biologique d’ici à 2020. Enclavé entre deux géants, la Chine et l’Inde, ce pays un peu plus petit que la Suisse est peuplé de 700 000 habitants. L’agriculture emploie 60% de la population active. Sur ce nombre, en 2012, 40% avaient recours à des techniques conventionnelles.

Quand chacun est concerné, le monde change

Les pieds enracinés dans son potager, aménagé en terrasses sur les contreforts de l’Himalaya, Yuden, trente-deux ans, cultive son jardin. Au loin, les nuages enveloppent les cimes des arbres, que le vent fait bruisser, donnant voix aux esprits, gardiens de la forêt. En ce printemps, des brocolis, choux-fleurs, épinards, laitues et concombres croquants sortent de la terre nourricière. La femme rince sa récolte sous le seul robinet qui équipe sa modeste ferme et rentre préparer le repas. Assis en tailleur sur le plancher de la cuisine, son mari, Sangay, trente-neuf ans, et son fils de onze ans prennent chacun une boulette de riz rouge, que le couple de paysans fait pousser dans leurs rizières à flanc de montagne, puis la roulent entre la paume de leurs mains afin de les laver, et à grands bruits, aspirent un curry de champignons relevé de piments verts, accompagné de pommes de terre issus de leurs champs. Niché dans le district de Punakha, à deux heures de route, poussiéreuse et parsemée de nids de poule, de Thimphu, la capitale du Bhoutan, leur village est passé aux techniques de l’agriculture biologique en 2012.

Tout en mâchant de la doma, une chique à base de noix d’arec et de feuille de bétel, qui rougit ses gencives et ses lèvres, Yuden évoque leur transition agricole. Ses souvenirs sont durs comme la pierre : « Mon mari et moi venons de la terre. Mes parents étaient fermiers, sa mère aussi. C’est elle qui nous a confié, en 2002, ces parcelles d’une surface totale d’un demi hectare. Pendant plus dix ans, on a utilisé des produits chimiques. Au début, il suffisait de les répandre et tout poussait vite ; les légumes étaient gros. Mais au fur et à mesure, le sol est devenu de plus en plus dur. Pour finir comme la pierre ». Désireux de faire face aux conséquences néfastes de l’utilisation d’engrais et de pesticides issus de la pétrochimie de synthèse, le couple s’est associé à vingt et un paysans de cette localité pour fonder une coopérative. Tous les adhérents ont bénéficié, en 2012, d’une formation aux techniques de l’agriculture biologique dispensée par le National Organic Program (Programme Biologique National) émanant du ministère de l’Agriculture et des Forêts. Sangay Dorji va chercher son cahier dans lequel il a consciencieusement écrit quelques « recettes ». « On nous a conseillé d’utiliser du fumier comme fertilisant naturel, pour nourrir le sol ; alors on met de la fougère dans l’abri de notre vache. Pour faire un insecticide naturel, on mélange de l’urine et du lait de vache qu’on dilue avec de l’eau. C’est très efficace. Enfin le désherbage, souligne-t-il, on le fait à la main, le problème, c’est que c’est long. Depuis que l’on applique ces méthodes, le sol est tendre, facile à labourer. »

©Eleonore Henry de Frahan

Pionnier : montrer humblement la voie

À vingt minutes de marche, leurs voisins de la Druk Organic Farm suivent les mêmes procédés biologiques. Cette ferme, pionnière au Bhoutan (sa création date de 2008), est gérée par Danka Dorji. La jeune femme de vingt-cinq ans à la jolie et fine silhouette se déplace toujours entourée de cinq chiens errants qu’elle a apprivoisés avec des biscuits ! Elle est à la tête, avec Jigme Tshering, son bras droit, d’une surface de 2,5 hectares, d’un troupeau de dix vaches laitières et d’une équipe de six personnes. Chaque semaine, ils vendent leurs légumes, fromages, lait et beurre dans l’échoppe réservée aux produits de la Druk Organic Farmers Cooperative. Le petit espace est situé au premier étage, celui des produits locaux, du Centenary Farmers Market, le grand marché central de Thimphu, inauguré en 2008. « Cultiver en bio exige de la patience, reconnaît Danka Dorji. Et c’est seulement depuis 2015 qu’on est parvenu à un équilibre financier, mais voir une graine germer, se transformer en légume, puis vendre des produits respectueux de l’environnement et bons pour la santé des paysans et des consommateurs, ça me rend heureuse. Nous sommes au courant des dangers de l’agriculture conventionnelle, vu ce qui se passe en Inde. Il n’est pas trop tard pour agir ici, grâce notamment au savoir des anciens. J’ai d’ailleurs beaucoup appris d’eux. »

Comme le remarque Yuden, venue lui rendre visite, « les anciens, eux, savaient travailler avec la nature. Quand ils entendaient le chant des oiseaux, c’était le moment de planter. Et quand ils voyaient les premières fleurs dans les arbres, il fallait récolter. »

Le changement climatique chamboule cependant le calendrier agricole. En témoigne Jigme Tshering : « Les montagnes, il y a quelques années encore, étaient blanches jusqu’en mai. Désormais, dès le mois de mars, la neige a entièrement fondu ». Serein sous son grand chapeau de paille, le jeune homme de vingt-trois ans, qui pratique la méditation deux fois par jour, voit le monde avec sa philosophie empreinte de sagesse bouddhiste : « La méditation est ma seule médecine. Si chacun s’occupait de sa « vie intérieure », le climat ne serait pas déréglé. On se reconnecterait à la nature. Heureusement, nos dirigeants sont conscients qu’il faut préserver notre écosystème ».

Un peuple engagé mais réaliste

Maître de conférence au College of Natural Resources (CNR), à Lobesa, dans le district de Punakha, Sonam Tashi reconnaît que « l’engagement politique est fort, au-dessus des partis ». Il en veut pour preuve l’ouverture, en 2014, à Thimphu du premier magasin estampillé bio et local : le BCoop shop, à l’initiative du ministère de l’Agriculture. Ou la certification officielle, par la Bhutan Agriculture Food and Regulatory Authority de (pour l’instant) trois produits alimentaires : la pomme de terre, l'ail et la carotte. Derniers exemples en date : le lancement, l’été dernier, d’un programme quinquennal consacré à l'agriculture biologique, doté d'un milliard de ngultrums (plus de 12,5 millions d’euros). Ou encore la mise en place d’un Master 1 en agriculture biologique.

« Les anciens, eux, savaient travailler avec la nature. Quand ils entendaient le chant des oiseaux, c’était le moment de planter. Et quand ils voyaient les premières fleurs dans les arbres, il fallait récolter. » Yuden

Malgré cette volonté politique, force est de constater que le 100% bio ne sera pas atteint, en cette année butoir, au pays du Bonheur National Brut. « Le Bhoutan veut agir avec prudence plutôt que de se précipiter, analyse-t-il. Le gouvernement a ainsi reporté l’échéance à 2035. » Ce spécialiste des questions agricoles énumère les obstacles à dépasser. Parmi lesquels, l’accès à l’eau. Le pays est tellement riche en rivières qu’il produit de l’énergie hydroélectrique, cependant, faute de moyens financiers, il ne peut investir suffisamment en réservoirs, pompes ou tuyaux afin d’irriguer ses terres agricoles. Autre challenge, les conflits avec les animaux sauvages : difficile de trouver une solution durable pour que les paysans puissent vivre harmonieusement avec les éléphants, les sangliers ou encore les cerfs, qui font des ravages dans les champs. Sonam Tashi évoque également l’exode rural et le manque de main-d’œuvre à venir. Les jeunes, de plus en plus nombreux à être scolarisés - gratuitement - ne veulent pas retourner à la dure vie des champs après leurs études. Leur rêve : devenir fonctionnaire en ville. L’importation, à bas coût, d’aliments en provenance d’Inde représente une autre source de préoccupation. En dépit de ces freins, Sonam Tashi reste optimiste : « Je pense que nous pouvons atteindre l’objectif bien avant 2035. Grâce à sa géographie, qui varie entre les plaines subtropicales du sud situées à 200 mètres d’altitude et les montagnes subalpines au nord, où les sommets culminent à 7 570 mètres, le Bhoutan peut tout cultiver ». Même le bonheur !

Aude Raux Grand reporter, membre du Collectif Argos depuis 2005, spécialiste de la problématique du dérèglement du climat, dès le début des années 2000, avec ses reportages sur les réfugiés climatiques publiés notamment dans Lire +
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