©Shutterstock

Le visage originel

Ou comment ne rien retenir de soi, s’oublier et s’oublier encore pour afficher son vrai visage.

Un kôan extrêmement connu et fort stimulant préserve une simple exhortation du maître à son élève : « Sans dépendre du vrai et du faux, montre-moi ton visage avant la naissance de tes parents ! ».

Cette invitation peut paraître cocasse et absurde, et pourtant... Nous recevons cette injonction chaque jour, il n’est pas un pas, une respiration, un mouvement, une parole ou un silence qui n’offre ce moment pivot où ce visage qui ne dépend ni du temps ni des concepts peut se manifester. Un visage lave du passage de l’âge, sans jeunesse, si ce n’est celle de la merveilleuse fraîcheur du moment, sans séniorité, si ce n’est la profondeur calme et tendre de son regard. Un visage qui est bien loin de celui que l’on compose, grime et farde, un visage où nous apparaissons tel que nous sommes sans les masques que la cérémonie sociale nous impose ou nous prête. Sans ces sourires ou ces mines de circonstances que nos arborons par habitude ou par paresse. Le visage d’avant la naissance de nos parents est alors un improbable bien fertile. Libéré des conditionnements et allégé du poids de l’ascendance, à quoi ou à qui finit-on par ressembler ?

« Moi, je », vraiment ?

Car voilà, nous avons fini par croire à toutes ces histoires, les nôtres et celles que les autres ont écrites rien que pour nous ; il y a les contes et légendes familiales où nous sommes condamnés à n’être jamais que la petite dernière ou le maladroit congénital avec toutes les variations intermédiaires. Il y a aussi les récits tissés sur la trame et le métier de nos amitiés et relations, les paroles acides et les petites sentences apparemment anodines, distillées par nos compagnons de voyage. Il y a enfin et surtout notre propre monologue, cette voix qui du bord du sommeil ou dans les moments de solitude et de retrait donne un corps et une substance à ce moi qu’elle pétrit et façonne. Nous sommes donc élaborés et construits par toutes ces voix dont les fils et filets agitent une bien étrange marionnette. Faute de mieux, nous l’appelons « moi » et en émaillons et ponctuons nos phrases comme pour nous rassurer : « Moi, je ». Si bien que nous n’avons plus fini par vivre notre vie, mais celle d’une ou d’un autre dont nous revendiquons sans cesse l’existence et la paternité. Nous vivons sous les plis, les rictus et les rides d’une ou d’un autre. Changeant de masques et de face au gré des rencontres et des situations. Nous prenons nos pensées pour le réel, et nos simagrées pour l’expression véritable.

Être au monde absolument et de façon inconditionnelle

La voie du Zen, quant à elle, est l’abandon des voix. C’est ce à quoi invite Daito Kokushi lorsqu’il suggère à l’Empereur Hanazono de laisser tomber toute pensée aussitôt qu’elle s’élève. De se donner à l’action de balayer les pensées. Il poursuit en ces termes : « Quand on laisse tomber les pensées, le visage originel apparaît. Les pensées sont telles des nuages qui, une fois dissipés, font place à la lune. Cette lune est celle de l’éternelle vérité du visage originel ». Le point le plus important est de ne pas tomber dans le piège de la fascination ou la recherche de ce visage, de ne surtout pas s’y attacher ou encore le nommer ou tracer, ce qui reviendrait à l’obscurcir encore. Vous avez tous rencontré ces pauvres fous, la tête perdue dans un écran brandi en miroir et qui, geste narcissique célèbre et encouragé par la technologie numérique, prennent un cliché de leur tête contre un décor qu’ils se sont choisi. Dans ce nouveau culte rendu au moi et à ses mirages, ils se gargarisent d’une simple image qui leur tient lieu de monde en s’en grisent et enchantent. Miroir, Ô miroir...

« Quand on laisse tomber les pensées, le visage originel apparaît. Les pensées sont telles des nuages qui, une fois dissipés, font place à la lune. Cette lune est celle de l’éternelle vérité du visage originel. » Daito Kokushi

Pour rencontrer vraiment la femme ou l’homme véritable, il suffit de se contenter de pratiquer, souffle après souffle, pas près pas, sans rien figer ni définir. Sans rien saisir, brandir ou revendiquer. Il importe de ne surtout pas s’en soucier. Ce visage est présent à la condition de l’oublier, c’est malgré soi qu’il advient et sans que nous puissions le contempler. Aucun selfie ni pose ne pourra le sommer d’apparaître. Il est la totalité dynamique de notre être dans le monde et sa danse par-delà les illusions du monde duel. L’acte de balayer les pensées en revenant au réel, ce que l’on fait et où l’on est, en est déjà la manifestation.

Dans un texte merveilleux, le Soutra du Diamant, il est écrit que notre esprit est semblable à l’étoile de l’aube, à la bulle dans les eaux du courant, à une flamme tremblante, à un spectre ou un rêve. De fait, nous sommes flottants dans un monde flottant. Tissés d’évanescence et de mirages, nous sommes dépourvus de la moindre attache. L’absence d’ego n’est pas quelque chose qui se pratique, c’est notre ADN. Il n’y a donc personne dont il faudrait se débarrasser. Depuis notre naissance, tant et tant de visages et de mines se sont succédés. Qui sommes-nous et qui est le plus vrai ?

De fait, le visage originel ne peut être exprimé ; il est l’ineffable, l’indicible. Et le moine japonais Dôgen, jamais à court d’un paradoxe, se plie à l’exercice de le dire. Il écrit un court Waka en le posant en titre :

Visage originel

Au printemps, les fleurs,
En été, le coucou
En automne, la lune
En hiver, la neige
Saisons, pures et claires

Ici, pas un mot au sujet du moi. Rien ne subsiste, si ce n’est la simplissime succession des saisons. Ce poème est aux yeux de nombre d’amoureux de la culture japonaise une pure et juste expression de sa subtilité et de son abnégation. Plus directement, voilà le visage que chacun d’entre nous pourra vivre dans la présence dépouillée du souci de soi, dans l’abandon aux autres et dans la beauté poétique du monde. Un « selfie spirituel » ouvert sur l’univers tel quel. Il suffit d’être au monde absolument et de façon inconditionnelle. Ne rien retenir de soi, s’oublier et s’oublier encore.

Pierre Taïgu Turlur Pierre Taïgu Turlur enseigne la langue française, la littérature et la philosophie à Kyoto et Osaka, au Japon. Pratiquant le Zen depuis 1978, il a reçu la transmission du Dharma dans la lignée de Gudo Nishijima et Niwa Zenji. Il Lire +
Liker, Partager !

Ces sujets peuvent vous intéresser

Gourmandise : Tartare de fruits frais

Médecin généraliste, acupuncteur, homéopathe et gastronome, le Dr Michel Chast concocte des recettes mariant gourmandise et bien-être, ...

La cantine de l’instant présent de Victoria Werlé :Granola vegan

Adepte d’une cuisine instinctive et spontanée (en japonais « Ima » signifie « instant présent »), Victoria Werlé s’est...

Gourmandise : Salade de fruits frais au lait de coco et aux épices

Médecin généraliste, acupuncteur, homéopathe et gastronome, le Dr Michel Chast concocte des recettes mariant gourmandise et bien-être, ...