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Thakur S. Powdyel :
l’éducation doit redécouvrir ses objectifs originels, retrouver son cap, sa noblesse
et son âme

Au Bhoutan, le PNB a été détrôné par le BNB, le bonheur national brut. Pour permettre à cette philosophie de pénétrer peu à peu toute la société bhoutanaise, le gouvernement a lancé en 2010 une réforme baptisée "Éduquer au bonheur national brut", enracinée dans la culture bouddhiste du pays. Entretien avec l’initiateur de cette réforme, Thakur S. Powdyel, ministre de l’Éducation entre 2008 et 2012, aujourd’hui président du Royal Thimphu College, qui appelle de ses vœux une nouvelle éthique de l’éducation.

Quelle est la philosophie de l’éducation au Bhoutan, ses grands idéaux ?

Au Bhoutan, l’éducation est conçue comme un moyen au service d’une fin : nous voulons bâtir une nation en paix avec elle-même et en paix avec le monde. Si l’on n’est pas en paix avec soi-même, il est impossible d’être en paix avec le monde. Il s’agit de créer une société éduquée et éclairée reposant sur la philosophie du bonheur national brut, qui plonge ses racines dans la philosophie bouddhiste.

Quelle serait votre définition du bonheur national brut ?

Chaque être humain, chaque nation doit être porteur d’un grand rêve. Au Bhoutan, il se nomme le bonheur national brut. Nous vivons dans un monde qui a faim et soif de vérité et d’authenticité. Un monde qui a un désir ardent de voir advenir des alternatives, de nouvelles perspectives de vie et de développement. Le bonheur national brut est un idéal holistique. L’éducation est au cœur du dispositif, elle a un rôle essentiel à jouer dans la réalisation de ce grand rêve national. C’est la raison pour laquelle en 2010, j’ai lancé, avec le soutien du gouvernement, une réforme baptisée “Éduquer au bonheur national brut”. Cette réforme vise à ce que les jeunes générations s’approprient et fassent advenir ce grand rêve. Le bonheur national brut est un peu notre étoile polaire, il nous permet de ne jamais perdre le Nord. Nous ne l’atteindrons sans doute pas en une génération, mais chaque génération a l’obligation de tendre vers ce cap. Comment dresser des perspectives, bâtir des plans, trouver des ressources en soi-même quand on ne sait pas où l’on va ? L’indicateur universel de mesure du progrès qu’est le PIB ne se concentre que sur la dimension économique et matérielle de celui-ci. Il ne mesure et n’évalue rien de ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. Le bonheur national brut s’efforce au contraire d’établir un équilibre entre les besoins du corps, de l’esprit et de l’âme, un équilibre entre l’humain et la nature, entre l’élément physique et l’élément spirituel. C’est un outil holistique et de ce fait plus durable.

Comment allez-vous parvenir à infuser ces principes du bonheur national brut dans les programmes éducatifs ?

En l’espace de quelques années, la majorité de nos écoles est parvenue à comprendre, à s’approprier ces règles et à éduquer au BNB, en s’appuyant sur notre programme qui se nomme “Construire des écoles vertes pour un Bhoutan vert”. Ces écoles “vertes” doivent respecter huit principes essentiels, tous profondément enracinés dans les aspirations et la culture bouddhiste de notre pays. Le premier élément est la promotion et le respect d’un environnement “vert” ou naturel. La conservation de l’environnement est un des quatre piliers du BNB. Il est inscrit dans la constitution du Bhoutan qu’il est obligatoire de conserver au moins 60 % de la couverture forestière du pays. Aujourd’hui, 80 % de la surface du pays est recouvert de forêts. Mais rien n’est définitivement acquis. Dans le futur, rien ne dit que les dirigeants au pouvoir auront le même respect pour la nature. Nous sommes les gardiens d’une des plus grandes biodiversités au monde. Les générations qui seront aux commandes dans vingt ans doivent prendre conscience de la richesse de ce patrimoine hérité des générations précédentes. Ce sont les futurs leaders du pays qui se trouvent aujourd’hui sur les bancs des écoles. On doit pouvoir trouver sur les campus de ces écoles une grande variété de plantes, d’arbres, de fruits, de légumes et de fleurs. Une diversité d’odeurs, de formes, de sons, et d’objets destinée à éveiller nos cinq sens, qui sont autant de fenêtres sur le monde. Vivre au milieu de la nature, dans un environnement vert, est une condition essentielle au bon développement de l’esprit.

Le bonheur national brut s’efforce d’établir un équilibre entre les besoins du corps, de l’esprit et de l’âme, entre l’humain et la nature, entre l’élément physique et l’élément spirituel.

Nous avons besoin aussi de ce que j’appellerais un environnement intellectuel “vert”. Besoin d’esprits ouverts, réceptifs aux idées nouvelles, aux savoirs nouveaux, aux nouvelles sagesses et nouvelles méthodes d’éducation. La vie jaillit quand les cadres et enseignants qui animent ces institutions ont un esprit ouvert, de la bonne volonté, et le cœur ouvert à tous les possibles.

Nos écoles doivent s’inscrire également dans un environnement académique “vert”, un cadre où l’enfant pourra découvrir les grandes idées inhérentes à toutes les disciplines étudiées.

Construire un environnement social “vert” est tout aussi essentiel. Il s’agit de cultiver chez l’enfant des valeurs positives, de bonne volonté, de bonté et une énergie positive. Il nous faut également construire un environnement propice au développement de l’âme. C’est essentiel. Tous les pays ont besoin d’énergie positive et de bonne volonté. Ce sont ces qualités qui rendent une société plus solide et en meilleure santé.

Il est de notre devoir de bâtir aussi un environnement moral “vert” afin de donner aux jeunes la capacité d’opérer des distinctions entre les catégories de valeurs. Qu’est-ce que la vérité, le bien et le mal, le vrai et le faux ? C’est la capacité d’opérer de telles distinctions qui fait de nous des êtres humains.

Faire croître le PIB est beaucoup plus aisé que de promouvoir le bonheur national brut. Éduquer au BNB est difficile, beaucoup plus difficile que de former des jeunes à un métier, et à entrer sur le marché du travail. L’éducation est pour nous essentielle, elle est à la base de tous les progrès, de tous les développements. L’éducation doit redécouvrir ses objectifs originels, retrouver son cap, sa noblesse et son âme. Nous avons un besoin impérieux d’une nouvelle éthique de l’éducation, d’un grand dessein, besoin de reconquérir la noblesse que l’éducation a perdue

Pour aller plus loin

My Green School. Supporting the Educating for Gross National Happiness Initiative de Thakur S. Powdyel.
Ce livre, écrit en anglais, va être traduit et publié en français, courant 2019, par les éditions Hermann.

Le complexe des temples de Taktsang, près de Paro
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Le Bhoutan, en chemin vers le bonheur national brut

Le Bhoutan, petit État himalayen et seul royaume bouddhiste tantrique au monde, est, aujourd’hui, montré en exemple sur la scène internationale en raison de son modèle de développement singulier fondé sur un équilibre entre bien-être matériel et spirituel.

« Si nous ne poursuivons pas sur la voie du BNB, le Bhoutan deviendra un pays comme les autres. Il sera régi par les lois du profit et de la compétition sans limites, gaspillera ses ressources naturelles et ses habitants deviendront workaholic », martèle Dago Beda, l’une des patronnes les plus influentes de Timphu, la capitale de ce petit pays de 46 500 km2. Coincé entre l’Inde et la Chine, le Bhoutan fait figure d’oasis de paix sociale et de démocratie dans un sous-continent en proie aux ravages des inégalités. Ici, le processus de développement initié par Jigme Singye Wangchuck, le quatrième roi, couronné en 1972 (l’année de la publication du rapport “Halte à la croissance” !), n’a pas entamé une culture et des traditions ancestrales bouddhistes demeurées très vivaces. Le pays s’efforce depuis lors de préserver un équilibre entre bien-être matériel et spirituel. Le revenu par habitant (2 370 dollars, contre 1 590 dollars en Inde) est aujourd’hui l’un des plus élevés d’Asie, l’espérance de vie à la naissance y a enregistré, en trente ans, une spectaculaire progression (70 ans en 2017, contre 50,1 ans en 1987), et le taux brut de scolarisation en primaire approche les 100 %.

Les secrets de ce petit éden montagneux ? Le Bhoutan est le seul pays au monde à avoir inscrit le bonheur de ses 760 000 habitants au cœur des politiques publiques. Aucun projet, aucune loi ne peut être adopté sans l’aval de la Commission du Bonheur national brut (BNB). Celle-ci est chargée de veiller au respect des principes inscrits dans l’index du BNB, dont elle est la gardienne vigilante. Fruit d’une enquête menée en 2008 dans tout le pays auprès de 7 000 personnes, cet index du BNB s’efforce de refléter finement les valeurs et les aspirations des Bhoutanais tout en servant d’outil pour analyser l’évolution du bien-être et du bonheur des habitants.

Cet index est aujourd’hui la bible du gouvernement bhoutanais, la ligne directrice et le guide de l’action de tous les ministres, secrétaires d’État et autres directeurs d’agences publiques.

C’est en se référant à lui que le gouvernement a renoncé à adhérer à l’Organisation mondiale du commerce pour ne pas mettre à mal son mode singulier de développement. C’est en se référant à cet index qu’il a également limité drastiquement les investissements étrangers et misé sur un tourisme haut de gamme. Ce petit pays mise sur un développement holistique prenant en compte le bien-être psychologique de ses habitants, leur satisfaction vitale évaluée à partir d’un faisceau d’indices, leur équilibre émotionnel et leurs pratiques spirituelles.

Au Bhoutan, le cap est solidement fixé, mais tout n’est pas rose pour autant. Montée du consumérisme, hausse du chômage des jeunes, affaiblissement des liens familiaux en milieu urbain : quelques syndromes bien connus des Occidentaux ont fait leur apparition au pays des Dzong et des Chorten. Symptôme d’un exode rural difficile à contenir, la population de Thimphu a doublé depuis dix ans. « Nous avons réussi néanmoins à préserver notre culture et à nous protéger des travers de la mondialisation. Il y a peu d’endroits au monde où les gens vivent encore pleinement, comme c’est le cas chez nous, une vie bouddhiste en respectant les traditions », observe l’écrivaine Kunzang Choden qui se dit « très fière » d’être Bhoutanaise.

E.T.

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