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Gérard Dupuy :
« À la recherche de l’immortalité »

En Chine, vivre en accord avec le principe de l’interdépendance est presque atavique. Le mouvement est au cœur du quotidien. C’est pourquoi, selon les moments de leur existence, les chinois sont bouddhistes, taoïstes, confucianistes. Les montagnes sacrées témoignent de cette liberté d’être et de penser le monde. Passionné par la Chine et ses montagnes, lieux magiques propices à la méditation, et par leur imaginaire, Gérard Dupuy rend compte de cette réalité en évoquant dans cet entretien les pics sacrés, leurs particularités et l’origine de leur divinisation.

Comment en êtes-vous venu à vous intéresser aux montagnes chinoises, à leur imaginaire et à leur symbolique ?

Dès qu’on aborde le chinois classique pour accéder aux textes originels, littéraires ou poétiques, on note que la montagne est constamment évoquée comme figure majeure de la grande terre chinoise. Mon intérêt vient de la longue fréquentation de la montagne - en l’occurrence, les Alpes – puis de la découverte des montagnes chinoises. L’idée s’est imposée à moi de tenter, à partir des innombrables textes sources de « tirer le fil » du motif de la montagne sur une période approximativement chronologique, allant du commencement du monde chinois jusqu’au Ve siècle de notre ère, où apparaît la sensibilité au paysage. Si je choisis l’expression de « commencement du monde », c’est pour éviter toute notion de « création » du monde. Quelques écrits mentionnent, à partir d’un fond indifférencié, un déploiement spontané de souffles, les uns légers et subtils allant former le ciel, les autres lourds et grossiers constituant la terre.

La montagne a-t-elle toujours été divinisée tout au long de l’histoire chinoise ?

Il n’y a pas de grands mythes fondateurs, mais des récits et légendes autour des premiers temps qui présentent une certaine cohérence. Des piliers vinrent fixer la terre et la maintenir à la juste distance avec le ciel. Ces piliers préfigurent, à mon sens, les pics sacrés qui apparaissent nommément dans une encyclopédie datant du IIIe siècle avant notre ère, le Erya, au nombre de quatre distribués selon les orients, puis de cinq, avec l’apparition d’un pic central. D’une représentation mentale, ces pics prirent ensuite une détermination physique et furent précisément dénommés et localisés sur le territoire chinois. L’inscription oraculaire « pic sacré » se retrouve selon de nombreuses occurrences sur les plastrons de tortues ou os de bovidés utilisés pour les complexes techniques de divination qui furent développées entre 1500 et 1000 ans avant notre ère. On trouve aussi l’inscription « montagne », mais beaucoup moins fréquemment. Le terme de « pic sacré » est particulièrement approprié, car dès ces époques reculées, certaines montagnes étaient perçues comme recelant une puissance particulière qu’il fallait se concilier, notamment au moyen de sacrifices aux divinités qui y résidaient.

Comment les Chinois en sont-ils venus à distinguer cinq monts ou montagnes sacrées ? Quelles sont les particularités de ces cinq montagnes sacrées ?

L’empereur mythique Yao consultait les quatre pics sacrés – est, ouest, nord, sud – ainsi que l’atteste le Classique des Documents (Shujing), un des textes les plus anciens de la tradition écrite. On l’a dit, un cinquième pic central fut mentionné. On peut penser que ces pics avaient pour fonction de fixer la terre chinoise qui flottait sur les eaux, de distribuer l’espace de celle-ci « sous le ciel » (« tian xia », expression utilisée jusqu’à aujourd’hui), ainsi que de maintenir la relation avec le ciel. C’est ainsi qu’à certaines époques, notamment sous les Han, des souverains ont accompli des rituels de relation avec un pic sacré particulier, codifiés dans le moindre détail. C’est particulièrement le cas du Taishan, dans l’actuelle province du Shandong. Le souverain, après avoir reçu maints avis et s’être soigneusement préparé, entamait l’ascension du pic sacré. Il s’adressait au ciel, par le truchement de la divinité du lieu, rendait compte de l’exercice de son mandat et voyait celui-ci revivifié. La recherche de l’immortalité n’était pas absente de ses préoccupations.

Les adeptes du bouddhisme se sont-ils distingués des confucianistes et des taoïstes dans leur façon de vénérer les montagnes ?

Le confucianisme a constitué un puissant courant de pensée qui se perpétue, mais on peut considérer qu’il est davantage de nature sociale ; l’esprit et le comportement doivent contribuer aux bons rapports entre les individus considérés dans des groupes concentriques : la famille nucléaire, la famille étendue incluant les ancêtres, le royaume dans son juste fonctionnement. Les montagnes sont peu citées dans les textes confucéens.

Les bouddhistes, venus de Chine ou encore de pays plus éloignés comme le Japon, la Corée ou l’Inde, ont visité les temples, monastères, ermitages, jardins et résidences pour trouver des reliques, des traces du Bouddha en terre chinoise.

Il en va très différemment des taoïstes qui se sont passionnés pour les montagnes considérées comme pouvant receler une grande puissance intérieure. Traversées de chemins et cours d’eau, comportant d’immenses salles où les adeptes pouvaient se réunir, décrites dans des cartes secrètes, les montagnes communiquaient avec l’extérieur par des « grottes-ciels ». Une littérature considérable a été produite sur les dangers de la montagne, mais aussi sur les préparatifs et rituels permettant de l’aborder et d’y pénétrer. Les bouddhistes ont peut-être davantage perçu les montagnes comme un lieu de mémoire.

Comment s’est opérée la cohabitation entre bouddhistes et taoïstes quand le bouddhisme a investi des montagnes qui étaient originellement taoïstes ?

Il est vrai que les deux religions ont pu « investir » les mêmes montagnes et y établir des monastères et temples. Leur « cohabitation » a revêtu toutes les gradations des relations entre le dialogue et une profonde rivalité sans que celle-ci aille jusqu’à des combats mortels. Il faut ajouter qu’au fil de l’histoire dynastique chinoise, le bouddhisme a connu, de la part du pouvoir, des attitudes très contrastées allant de l’instauration comme culte officiel à la répression sévère.

Les montagnes sont souvent des lieux de pèlerinage en Chine. Que cherchent les pèlerins bouddhistes qui partent gravir ces montagnes ?

Les bouddhistes, venus de Chine ou encore de pays plus éloignés comme le Japon, la Corée ou l’Inde, ont visité les temples, monastères, ermitages, jardins et résidences pour trouver des reliques, des traces du Bouddha en terre chinoise. Signalons que certains lieux comme le massif du Wutaishan ou le Pic du Vautour (en fait, il y avait plusieurs Pics du Vautour) paraissaient représenter les lieux originels indiens du bouddhisme. Vision et mémoire animaient ces pèlerins dont certains pouvaient venir recueillir l’enseignement des moines célèbres.

Dès les Six Dynasties entre les IVe et VIe siècles, quatre montagnes sacrées ont pu être considérées comme plus particulièrement bouddhiques :

- Wutai shan, au Shanxi, liée à Manjusri et à l'élément "air"

- Putuo shan, au Zhejiang, liée à Avalokitesvara et à l'élément "eau"

- Jiuhua shan, dans l'Anhui, liée à Kṣitigarbha et à l'élément "terre"

- Emei shan, au Sichuan, liée à Samantabhadra et à l'élément "feu".

Il existe des récits de ces visites dont l’un des plus beaux se trouve dans le journal du moine Jôjin (1011-1081), Pèlerinage aux monts Tiantai et Wutai, écrit en 1072 et 1073. Signalons, au passage, que l'importante école du bouddhisme japonais Tendai est une importation révisée de l’école chinoise Tiantai tirant son nom des monts éponymes

Eric Tariant Les spiritualités vivantes, les alternatives porteuses d’avenir, les utopies concrètes qui esquissent un autre paradigme de développement et l’art (la peinture en particulier) sont les spécialités et principaux centres Lire +

Pour aller plus loin

Monter haut, regarder loin. La montagne en Chine ancienne de Gérard Dupuy (Editions i, 2018)

Fixer la terre et la relier au ciel

En Chine, la montagne fut divinisée dès les premiers temps de la religion chinoise. Le bouddhisme l’a investi en y construisant des édifices religieux dont certains conservent des reliques de Bouddha, explique Gérard Dupuy dans son bel essai, Monter haut, regarder loin, consacré à la montagne en Chine ancienne.

Les éditions I, fondées en 2017, ont créé une nouvelle collection d’essais, baptisée Liens, « érudits mais accessibles », sur les cultures et traditions d’Orient et d’Occident qui propose également des présentations de textes sacrés. Parmi les derniers titres publiés figure Monter haut, regarder loin. La montagne en Chine ancienne de Gérard Dupuy. À la suite d’une thèse sur le grand poète de paysage Xie Lingyun (385-433), dirigée par François Jullien, l’auteur s’est orienté vers une réflexion portant sur le sentiment de nature en Chine ancienne. Son premier ouvrage, Xie Lingyun – Poèmes de montagnes et d’eaux, a été publié par L’Harmattan en 2013. Dans ce second livre, clair et documenté, enrichi de peintures inédites peu connues, Gérard Dupuy nous invite à un voyage à travers les cultures.

S’appuyant sur la littérature et la poésie anciennes, il appréhende, dans cette synthèse, les représentations de la montagne, du mythique au légendaire, puis au spirituel, au sacré, au religieux. Tous les systèmes de pensée (confucianisme, taoïsme, bouddhisme) ont vénéré les montagnes pour leur puissante valeur symbolique. Le bouddhisme, note l’auteur, a investi les montagnes de Chine, « poumons de la terre » enveloppées de nuages et de brumes, en y construisant des édifices religieux. « Les Chinois après avoir surmonté la crainte des premiers temps que leur inspirait la montagne ont commencé à l’explorer, à la traverser, à l’escalader. À y marcher et y randonner librement, y méditer ou à s’y retirer », écrit Gérard Dupuy.

Les premiers édifices bouddhistes y furent construits au Ve siècle. L’auteur consacre un émouvant chapitre à un de ces hauts lieux du bouddhisme en Chine : les monts Tiantai qui furent visités par de nombreux pèlerins. C’est là que s’installa en 577 le moine Zhiyi (538-597), qui deviendra le grand Maître de l’école du Tiantai. Le moine Jojin (1011-1081), venu du Japon, raconte dans son journal, les temples, ermitages, résidences et autres lieux qui ont conservé la trace de personnages religieux importants, qu’il eut l’occasion de visiter. « Chaque station de ce pèlerinage suscite chez lui une profonde émotion religieuse en l’incitant à se remémorer un texte, un événement marquant ou un personnage éminent, au point qu’à un moment de son récit, il ne voit la montagne que sous la forme de la pagode qui abrite le Corps véridique du Maître Zhiyi », raconte Gérard Dupuy, qui insiste sur la forme de géographie mémorielle et sensible prise par la montagne.

E.T.

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