©Dana-shanga.org

Catherine Genno Pagès Roshi :
dans l’intimité d’une communauté laïque engagée

Immersion au cœur du centre bouddhiste zen Dana, en compagnie de sa fondatrice, Catherine Genno Pagès Roshi.

C’est une maison particulière à Montreuil, aux portes de Paris, agrémentée d’un grand jardin où fleurissent jusque tard dans la saison les roses anciennes. Nulle plaque pour indiquer le centre zen Dana – qui signifie « générosité », en hommage à la première des dix paramitas, ces vertus suprêmes du bouddhisme. Dans ce lieu, volontairement intime, le dojo consacré à la pratique de la méditation occupe tout le dernier étage, sous les combles. « Nous pouvons y accueillir jusqu’à trente personnes lors des retraites mensuelles  », indique Catherine Pagès, la fondatrice du centre. Les séances de méditation quotidiennes, elles, rassemblent une quinzaine de fidèles, dont deux résidents. Ici, la petite communauté – le sangha – partage une pratique assidue et profonde du bouddhisme zen. Elle est très soudée malgré ses origines cosmopolites ; on y croise des Hollandais, des Anglais, des Allemands, des Portugais et des Polonais. Pas surprenant tant le parcours de Catherine Genno Pagès Roshi, qui enseigne volontiers en anglais, est international.

Son chemin spirituel débute avec une souffrance personnelle, celle de la perte d’un enfant mort-né. À 34 ans, la femme blessée quitte son mari architecte et son job dans une galerie d’art parisienne, mue par le désir de renaître. Dès l’adolescence, elle avait rompu avec la religion catholique, malgré un père dont elle admire la foi. « J’y trouvais trop d’hypocrisies, je cherchais une voie plus authentique ». Sa première destination ? Le Mexique, à la rencontre de Carlos Castaneda, grande figure du chamanisme, très en vogue dans les années 70. Là-bas, un ami la convainc de s’éveiller au bouddhisme tibétain. Elle se rend ainsi au Népal, où elle passe une année auprès de grands maîtres. À l’époque, le pays attire très peu les Occidentaux. Les conditions de vie sont précaires, sa santé se détériore ; Catherine Pagès revient en France avec l’envie profonde d’être guidée. Elle trouve son maître dans une lignée du bouddhisme zen, en la personne de l’américain Dennis Genpo Merzel, de passage à Paris. « Mon compagnon, Michel Dubois, qui l’avait connu aux Etats-Unis, lui avait proposé de l’héberger. Aussi l’ai-je rencontré à notre propre domicile et aussitôt identifié comme le guide que je cherchais », raconte-t-elle. Résolue à devenir l’une de ses disciples, Catherine Pagès multiplie les voyages outre-Atlantique. Le travail que cette diplômée de l’école du Louvre et de la Sorbonne a décroché au musée Rodin lui offre un emploi du temps souple et de quoi subvenir à ses besoins.

Première femme maître zen dans sa lignée

Cinq ans après cette rencontre décisive, Catherine Pagès fait le grand saut. Dennis Genpo Merzel, qui vient d’ouvrir un centre monastique sur la côte Est des États-Unis, lui propose de devenir son assistante. L’occasion de se consacrer à temps plein à la pratique du bouddhisme zen. Elle accompagne régulièrement son maître en Europe, où il a plusieurs sanghas et notamment en Pologne, où dans les années qui suivent elle enseignera régulièrement plusieurs mois par an. En 1994, deux ans après avoir reçu la transmission, celle qui est devenue la première femme maître zen dans sa lignée directe rentre en France pour créer son propre centre, « laïc », précise-t-elle. Autour d’elle, les personnes qui aspirent à une pratique sincère du bouddhisme ne sont pas ordonnées moines, elles ont une famille, un métier. « C’est à eux que j’ai eu envie d’enseigner. C’est pour être au plus près d’eux que je me suis implantée à Paris et non à la campagne. Si l’on veut que le bouddhisme prenne racine en Occident, il faut encourager la pratique des laïcs et non se contenter de financer des monastères comme au Japon. » Catherine Pagès se dit totalement intégrée à la société civile, surtout de nos jours où se présenter comme « enseignante de méditation » n’est plus taxée de bizarrerie comme il y a 25 ans. À Dana, les membres sont très impliqués dans l’action sociale, notamment dans la rue, auprès des personnes en situation précaire, auxquelles ils distribuent des repas. L’initiative est venue de Michel Genko Dubois, son compagnon, héritier lui aussi de maître Genpo Merzel et co-fondateur de l’association l’Un est l’Autre.

« Si l’on veut que le bouddhisme prenne racine en Occident, il faut encourager la pratique des laïcs et non se contenter de financer des monastères comme au Japon. »

Dans sa maison de Montreuil, Genno Roshi, comme l’appellent ses fidèles, enseigne en groupe la pratique du zazen, cette méditation assise et silencieuse qui conduit à l’Éveil et qui est l’essence même du Zen Soto. « La méditation est pour moi aussi vitale que de respirer. Elle permet de nous relier à ce qui nous entoure, de gérer notre propre souffrance et celle des autres », dit celle qui recommande aux plus aguerris des retraites solitaires. Chaque séance se prolonge par des entretiens privés, dont sa lignée (voir encadré) s’est inspirée de l’école Rinzai : « L’occasion de nourrir un dialogue approfondi entre maître et élève, en échangeant sur sa pratique ou en se mesurant aux kôans ». Catherine Pagès aime beaucoup ces devinettes sibyllines qui mènent elles aussi à l’Éveil. Elle en a accompli tout le cursus de sa lignée, soit plus de 700 kôans ! « C’est un instrument magnifique qui nous plonge dans l’histoire de nos maîtres anciens de la Chine du IXe au XIe siècle, en s’identifiant à eux, au moment où ils se posaient ces questions. » À Dana, elle développe aussi les cercles de parole, un outil transmis par Bernie Glassman – du même lignage qu’elle – et hérité des Indiens d’Amérique. Au centre du cercle se trouve un objet de parole que chacun prend à son tour pour parler avec son cœur et aller à l’essentiel, sans être interrompu ni jugé. « Ce que l’on partage ainsi avec le groupe développe la bienveillance, le sentiment de communauté, d’intimité et d’interconnexion. » Mais c’est aussi parce qu’elle est une femme et qu’elle a souffert d’une hiérarchie masculine comme de l’absence de modèle féminin dans son parcours spirituel que Catherine Pagès affectionne les cercles de parole  : « J’ai voulu quelque chose de plus horizontal, moi qui suis davantage dans l’écoute que dans la directive ». Elle se réjouit d’ailleurs d’avoir transmis le dharma à autant de femmes que d’hommes. « En Occident, se félicite-t-elle, les femmes sont chaque jour plus nombreuses à pratiquer et à enseigner »

Pour aller plus loin

Cent kôans zen de Nyogen Senzaki et Zéno Bianu (Albin Michel, Spiritualités vivantes, 2005)
• Le Recueil de la falaise verte : Kôans et poésies du Zen de Collectif et Shibata (Albin Michel, Spiritualités vivantes, 2000)
• L’Art du kôan zen de Taïkan Jyoji (Albin Michel, 2001)

https://www.dana-sangha.org/fra

Dans la lignée de Taizan Maezumi Roshi

La fondatrice du centre Dana a reçu la transmission (1992) et le sceau d’approbation finale (2005) de son maître zen américain Dennis Genpo Merzel Roshi, successeur de Taizan Maezumi Roshi (1931-1995) qui fut l’un des premiers maîtres japonais à introduire le Zen en Occident en fondant le Centre Zen de Los Angeles. Fait assez rare, il avait reçu la transmission de deux branches différentes du Zen : l’école Soto qui enseigne traditionnellement une pratique de méditation sans but et sans objet appelée Shikantaza, et l’école Rinzai dont la pratique méditative est axée sur l’étude des koans. Le Zen est la branche japonaise du bouddhisme Mahayana et prend sa source dans le Chan chinois. Son inspiration est l’Éveil qu’a connu le Bouddha sous l’arbre de la bodhi. Dans le Mahayana, les pratiquants font le vœu d’atteindre l’Éveil, non pas dans le seul but de leur salut personnel, mais afin d’en faire bénéficier tous les êtres. Car dans les deux écoles, Soto et Rinzai, il s’agit d’abandonner l’identification à un "moi" restreint et séparé pour réaliser l’interdépendance de tous les êtres.

Les kôans utilisés dans l’école Rinzai sont le plus souvent des échanges, parfois juste des phrases ou aphorismes, qui ont été énoncés par des maîtres anciens et qui ont été médités et transmis, génération après génération, entre maître et disciple.

« L'homme regarde la fleur, la fleur sourit ».
« Quand un homme ordinaire atteint le savoir, il est sage. Quand un sage atteint la compréhension, il est un homme ordinaire ».
« Comment sauver un fantôme affamé ? ».
« Un jour, un moine demanda à Maître Joshu : "Quel est le sens de la venue de l’Ouest du Grand Maître Bodhidharma ?". Maître Joshu répondit : "Le cyprès dans le jardin". »

Ces échanges ou phrases qui paraissent énigmatiques, ne pouvant être comprises par un raisonnement intellectuel ou une logique discursive, font appel à une expérience profonde qui, lorsque qu’elle surgit, est de l’ordre de l’évidence, de l’impersonnel. Car kôan signifie littéralement "Cas public faisant jurisprudence". L’expérience du kôan n’est plus privée, fondée sur nos opinions et idées personnelles, elle est de l’ordre du public, de l’impersonnel, au-delà de nos points de vue limités.

Liker, Partager !

Ces sujets peuvent vous intéresser

Olivier Germain-Thomas : quand les rencontres bouddhistes faites sur les chemins d’Asie deviennent le miel du...

Éternel curieux, Olivier Germain-Thomas a toujours conçu et pratiqué la philosophie sans frontières. Inspiré par l'Inde et le...

Mélanie Henchoz : des montagnes suisses à l’Himalaya

Portrait d’une jeune humaniste qui a trouvé sa voie et celle du Bouddha au fil de ses voyages.

Lama Shédroup : « Développer la présence à soi et à l’autre »

Sa rencontre avec le bouddhisme Vajrayana et Lama Guendune a changé complètement le parcours de vie de cet ancien maçon de 63 ans. Près ...