Composition personnelle : Panthère des neiges ©Altitude-news (libre de droits) / Sommets de l’Himalaya dans la vallée de Muktinath ©envantoelements (droits acquis)

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Éloge de la vie sauvage et de l’effacement.

En 2019, Sylvain Tesson a reçu le prix Renaudot pour La panthère des neiges. Ce texte fait écho au Carnet d’affût à la panthère des neiges intitulé Tibet, promesse de l’invisible du photographe animalier Vincent Munier, et de TIBET, minéral animal qui combine des photos de Munier et des poèmes de Tesson. La panthère des neiges n’est pas à proprement parler un récit de voyage au cœur des montagnes désertiques du Tibet. Il ne se limite pas non plus au constat sur la dévastation des espaces sauvages sous l’effet de la politique chinoise d’aménagement du territoire. Les notes et les photographies en noir et blanc de Vincent Munier relatent l’expérience d’un équilibre, d’un enchantement, d’une quête dans un océan de rocailles et de neige, le paradis de la panthère.

Nous avons sous les yeux des témoignages de la survivance d’un « bestiaire médiéval dans les jardins glacés » (1), à 5000 mètres d’altitude. Ceux et celles qui ont été touché(e)s par la tradition tantrique du bouddhisme indo-tibétain trouveront dans ces textes vivants et ces images éblouissantes matière à réfléchir sur quelques enseignements fondamentaux du Bouddha. Les troupeaux de yacks sauvages, qui sont « d’ici et de toujours », le chant des loups et la vastitude des paysages invitent l’esprit dans l’espace vacant de sa nature ultime. Les trois livres portent avec eux la morsure du froid des hauts plateaux tibétains. Le thermomètre oscille entre -20 et -35°C. Prix à payer pour stopper l’avancée de la civilisation humaine et « s’installer dans la quiétude » (2).

Souffrance et splendeur

Sylvain Tesson relate la tension déraisonnable entre la vision d’un paradis terrestre et la cruauté qu’il abrite : troupeaux de kiangs, cousins des chevaux, survivants des massacres perpétrés par l’armée chinoise dans les années 60 ; herbivores vivant dans la crainte permanente d’une attaque imprévisible ; braconniers qui piègent indifféremment gazelles, lynx et panthères ; monde humain qui étend son désordre et se répand jusque dans les terres les plus reculées. L’apparition de la vie, c’est la manifestation conjointe et inexpliquée du malheur et de la beauté.

Contrairement à ce que laisse entendre l’écrivain sur ce constat, le bouddhisme n’a pas pour ambition de s’égarer dans le questionnement métaphysique. La voie n’est pas réductible à l’examen de la dimension tragique de l’existence ni d’ailleurs à la recherche de ses causes. Les premiers enseignements du Bouddha n’ont rien de négatifs ou de nihilistes. Ils invitent au contraire à cultiver les états mentaux positifs, délivrés du désir insatiable (3).

Ceux et celles qui ont été touché(e)s par la tradition tantrique du bouddhisme indo-tibétain trouveront dans ces textes vivants et ces images éblouissantes matière à réfléchir sur quelques enseignements fondamentaux du Bouddha.

La contemplation émerveillée de la nature relève justement de cette culture. Les textes de Tesson, les photographies et les notes de Munier célèbrent la beauté : majesté des yacks sauvages, fulgurance des antilopes, appel merveilleux du gypaète (un vautour), long chant mélodieux d’un loup, cerf figé dans le froid tel une pierre, silhouette de la panthère sur des pentes enneigées, apparaissant et disparaissant dans les nappes de brume. On retrouve dans la tradition des chants de réalisation au Tibet, en particulier dans les chants du yogi et poète Milarépa (1040-1123), l’éloge de cette nature sauvage, objet de beauté qui éveille l’éblouissement et l’émotion pure.

S’immobiliser et s’effacer

Dans un paysage immuable, sans vent, les jours glacés donnent la promesse de l’immobilité. L’affût à la panthère des neiges transmute l’impatience en tranquillité. L’attente de l’improbable tourne le dos à l’agitation de la modernité et à son culte de la mobilité. « Là où l’homme est loin, la nature est tranquille, note Munier (4). Reste à nous faire petits, effacés. » Le corps devient pierre, terre, neige, froidure… Lorsque Sylvain Tesson aperçoit la panthère pour la première fois, il voit apparaître un animal « vêtu avec la Terre » (5). Dans un autre article, je cite un poème de Dôgen pour évoquer le mimétisme, cette union avec le vivant, le fait de se fondre volontairement en lui. L’écrivain inverse le processus. Il contemple un animal qui se contente d’être. Et parce qu’il demeure sans intention, le corps serti dans le paysage, le monde s’incorpore en lui. Sur plusieurs photographies, l’œil met d’ailleurs du temps à distinguer le félin. La panthère regarde celui qui ne la voit pas.

Demeurer dans la présence

L’art de l’affût révèle un profond enseignement sur la pratique de la méditation. S’accoutumer à la patience, à l’immobilité et à l’effacement, c’est entraîner le corps à se libérer dans l’état de non-action. C’est laisser la parole et les pensées se fondre dans le silence. Délivré des obstacles à la quiétude, l’esprit développe ses qualités d’attention. Engager le regard dans la fixation d’un fragment de paysage pour atteindre la concentration détendue d’une mer de rocailles ou de neige, ressemble à l’entrée dans l’état de contemplation tel qu’en parle la tradition de Mahamudra et de Dzogchèn (6). Percevoir et ressentir la beauté du monde contribue à la germination de l’amour et de la compassion pour les êtres vivants. L’ouverture spacieuse et l’amour-compassion favorisent en retour la compréhension juste de la réalité. Ainsi pourra-t-on distinguer la méditation d’intention de la méditation spontanée. En s’asseyant régulièrement pour entraîner l’esprit, on cherche à être une lumière pour soi-même et pour les autres. Parfois, un besoin intérieur pressant se fait sentir. Une montée de silence et de tranquillité nous convie à demeurer dans l’état naturel sans limites, la félicité ininterrompue.

Remerciements

Je remercie Vincent Munier et Sylvain Tesson de relater leur attention au présent vivant et à la vie primordiale, celle d’avant les hommes qui bâtissent des rêves crépusculaires. La panthère des neiges ne sait rien du mysticisme technologique et de notre avenir incertain. Elle ne sait rien des incendies de brousse en Australie qui ont tué plus d’un milliard d’animaux, anéanti le peuple des arbres et des plantes. La discrète présence du félin interpelle des yeux qui ne savent pas reconnaître l’évidence.

Alain Grosrey Docteur en littérature française et comparée, chercheur associé à l’Université d’Angers, Alain Grosrey est l’auteur d’un ouvrage de référence sur le bouddhisme, Le Grand Livre du bouddhisme (Albin Michel, Lire +

Notes

(1) La panthère des neiges, p. 62.
(2) Ibid., p. 75.
(3) Ces quelques précisions pour contrebalancer l’association erronée du bouddhisme et de la morbidité (« l’une des plus morbides philosophies de la sortie de la souffrance », ibid., p. 53) et souligner que l’écrivain accorde ses jugements à son humeur neurasthénique (« Étant neurasthénique, il me fallait des steppes », p. 82).
(4)  TIBET, promesse de l’invisible, p. 44.
(5) La panthère des neiges, p. 106.
(6) Voir, par exemple, Les prodiges de l’esprit naturel. L’essence du Dzogchen dans la tradition bön originelle du Tibet de Tenzin Wangyal (Seuil, 2000).

Pour aller plus loin

À lire :
La panthère des neiges de Sylvain Tesson (Éditions Gallimard, 2019)
TIBET, minéral animal de Vincent Munier et Sylvain Tesson (Kobalann éditions, 2018)
Tibet, promesse de l’invisible. Carnet d’affût à la panthère des neiges de Vincent Munier (Kobalann éditions, 2018)

Sur le Web :
– Panthère des neiges, fantôme des montagnes : http://bit.ly/wwf-pan-ei

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