Vivez le zen au quotidien :
comment apprivoiser les émotions ?
L’exemple de la colère

Et si nous apprenions à ne plus nous laisser mener en bateau par les déferlantes de la colère ?

Nous sommes tous les victimes de ces émotions qui nous saisissent par surprise sans vraiment s’annoncer, visiteuses inopportunes et disgracieuses, elles gâchent notre humeur, assombrissent nos jours et, souvent, touchent douloureusement notre entourage. Mauvaises fées qui se penchent sur le berceau de nos jours, nous nous sentons les jouets et prisonniers de leurs capricieuses apparitions. La bonne nouvelle est que nous n’avons pas à souffrir de cette situation, qu’il existe des manières et des styles de vie qui permettent de les apprivoiser et parfois de reconnaître en elles de précieuses amies. Laissez-moi vous expliquer.

Le bouddhisme, qu’on appellera comme tel faute de mieux, a développé trois véhicules : le premier, le Theravada ou véhicule des anciens, correspond à l’enseignement originel du Bouddha Gautama ; le second, le Mahayana ou grand véhicule, met l’accent sur la compassion, et le troisième, le Tantrayana ou véhicule ésotérique, use de nombreux symboles et d’incantations. Ces trois véhicules proposent une réponse claire à toute forme d’émotion.

Dans la perspective des enseignements originels, l’émotion est perçue comme un poison, une entrave, un obstacle qu’il convient de contourner ou dont il faut se débarrasser. La pratique est donc celle des antidotes : face à la colère, le pratiquant cultivera l’esprit paisible afin d’apaiser le feu intérieur, il recherchera la fraîcheur de la concentration sur le souffle, favorisera l’attention au corps et le retour au réel. Tout sera mis en œuvre pour apaiser l’esprit et le corps en proie aux mouvements désordonnés des passions. Cette pratique très utile a pour objet de triompher des trois poisons, qui sont au cœur du mécanisme de l’illusion.

Dans le grand véhicule, l’être en proie à l’émotion est considéré comme un être souffrant qu’il importe d’aimer : ainsi la colère sera reconnue comme telle et aimée, embrassée, cajolée, réconfortée comme une mère consolerait son enfant malade. Le pratiquant prend alors le visage de Kannon ou de Jizo. Une autre image très parlante serait celle du grand-père tranquillement assis sur le banc qui observe les enfants qui se bataillent, hurlent et pleurent dans le bac à sable : il n’est ni troublé ni dérangé par leurs bruits, son regard aimant les étreint et les comprend. Sa bienveillance est prête à l’action si nécessaire, mais le choix n’est ni de juger ni de condamner et encore moins de s’exaspérer. L’injonction qui consiste dans l’assise Zen à laisser les pensées passer comme des nuages dans le ciel correspond à cette pratique qui ne juge ni ne jauge.

Dans la troisième approche, propre au troisième véhicule, l’émotion est cultivée et contemplée pour ce qu’elle est : un voile sans substance, une apparence sans réalité propre. Il convient de plonger en son cœur afin de communiquer avec la fantastique énergie qu’elle recèle et qui n’est en rien négative. Au cœur de la colère, un dynamisme vibrant que le pratiquant peut mobiliser et faire danser dans l’espace. Le Tantrayana invite le pratiquant à créer à partir de ces poisons, rage ou tristesse ; toute la palette des émotions devient source d’inspiration de sorte que le pratiquant puise à ce champ émotionnel toute l’énergie et la matière nécessaire à créer et générer. Les artistes sont souvent impliqués dans ce dernier style de vie et dans le processus alchimique de transformation des émotions négatives.

Invitations

Concrètement qu’est-ce que cela veut dire ? Prenons une émotion bien commune et fort répandue : la colère. Et suivons trois démarches distinctes et différentes chevauchant le souffle pour apprivoiser cette émotion.

Dans le premier style, après vous être stabilisé physiquement, la colonne vertébrale droite, les épaules détendues, le regard légèrement ouvert ne fixant rien de particulier, mais flottant devant vous, vous inspirez profondément et imaginez qu’avec l’air qui s’engouffre dans les poumons, une paix vous remplit. Sur l’expiration, vous imaginez que l’air qui sort vous débarrasse de la colère et de l’agressivité. Peu à peu, en suivant le rythme respiratoire naturel et en visualisant la paix qui vos envahit et la violence qui vous quitte, vous pacifiez votre esprit.

L’essentiel est de ne pas se laisser mener en bateau par le mouvement des émotions. Et c’est aussi de reconnaître dans ces mouvements du cœur non pas des hôtes indésirables, mais de réelles sources d’inspiration et de pratique.

Dans le second style, vous visualisez votre colère et son objet, et au lieu de simplement lui céder ou lui résister, sans vouloir la nier et encore moins la chasser, vous usez de l’inspiration et de l’expiration pour l’embrasser et la consoler. Chaque mouvement respiratoire est pour vous l’occasion d’un mouvement bienveillant et aimant à son égard. Vous prenez soin d’elle et calmez ainsi son agressivité.

Le troisième style, quant à lui, adopte une démarche tout à fait surprenante : vous visualisez cette colère devant vous, vous l’inspirez et l’acceptez au plus profond de vous-même ; sur l’expiration, vous irradiez bienveillance et paix. Plus loin, vous imaginez la colère des autres, celle du monde entier et, en suivant l’inspiration, vous l’invitez en vous pour une fois l’expiration commencée, rayonner d’un esprit aimant et paisible. Cette pratique qui est l’une des phases de la pratique tibétaine « tonglen » nous permet de dissoudre la limite entre moi et les autres, et de pénétrer le cœur de la transformation véritable de l’obscurité en lumière, de la souillure en joie pure.

Laquelle utiliser ? Cela dépend des circonstances et des émotions, j’use volontiers des trois. Là encore, l’essentiel est de ne pas se laisser mener en bateau par le mouvement des émotions et le tenir comme incontrôlable et inéluctable. C’est aussi de reconnaître dans ces mouvements du cœur non pas des hôtes indésirables, mais de réelles sources d’inspiration et de pratique

Pierre Taïgu Turlur Pierre Taïgu Turlur enseigne la langue française, la littérature et la philosophie à Kyoto et Osaka, au Japon. Pratiquant le Zen depuis 1978, il a reçu la transmission du Dharma dans la lignée de Gudo Nishijima et Niwa Zenji. Il Lire +
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