Susan Bauer-Wu :
« Mieux comprendre l’esprit et contribuer à changer le monde »

Cofondé en 1987 par le Dalaï-Lama, le Mind & Life Institute jette des ponts depuis plus de trente ans entre les sciences et les sagesses contemplatives, particulièrement avec la science de l’esprit qu’est le bouddhisme. Sa présidente, Susan Bauer-Wu, évoque l’histoire de cette institution, ses missions et ses rendez-vous phares que sont ses grandes conférences annuelles et ses universités d’été.

Quel rôle a joué le Dalaï-lama dans le processus de création du Mind & Life Institute ?

Le Mind & Life Institute a été cofondé par trois hommes qui ont joué chacun un rôle très important : Tenzin Gyatso, le Dalaï-lama, qui est le leader spirituel des Tibétains ; Francisco Varela (1946-2001), un brillant biologiste chilien qui était aussi un spécialiste des neurosciences, un philosophe et un bouddhiste ; et R. Adam Engle, un entrepreneur social et avocat, bouddhiste lui aussi. Ces trois hommes étaient convaincus que la science et la contemplation étaient les cadres les plus appropriés pour enquêter sur la nature de la réalité. Que la science pouvait être une source de connaissances à même de contribuer à améliorer la vie des hommes et celle de la planète. Depuis plus de trente ans, le Mind & Life Institute réunit sciences et sagesses contemplatives de manière à mieux comprendre l’esprit et à contribuer ainsi à changer le monde. Ce type de rencontres peut faire tomber les barrières tant à l’intérieur de nous-mêmes qu’entre les hommes. Longtemps, la fonction première du Mind & Life a été d’organiser d’importantes conférences : les Mind & Life Dialogues. Depuis peu, nos missions ont évolué.

En quoi et pourquoi ont-elles évolué ?

Historiquement, la raison d’être du Mind & Life Institute était de donner vie à une nouvelle science, à un nouveau champ d’études, celui des sciences contemplatives. Nos efforts ont été récompensés. Il y a vingt ans, il n’existait pratiquement pas d’études sur ce sujet ; aujourd’hui, il y en a des centaines. Notre Institut a subventionné et soutenu la première recherche menée sur la méditation. Nous avons versé près de trois cents bourses de recherche pour un montant total de plus de cinq millions de dollars. Nous avons été à la pointe dans l’organisation de conférences touchant à ces sujets. On peut expliquer de multiples manières le succès rencontré par la pleine conscience. Il me semble que celui-ci tient notamment au fait que les bienfaits générés par ces pratiques ont été prouvés scientifiquement.

Nos missions ont évolué ces dernières années. Au départ, nous nous sommes centrés essentiellement sur la souffrance individuelle en recherchant comment réduire le stress, tout en promouvant le bien-être des individus. Il y a deux ans, nous nous sommes demandé comment nous allions pouvoir mieux prendre en compte les problèmes de notre temps et encourager des liens plus sains entre êtres humains. Le monde est secoué par de plus en plus de divisions et de souffrances. Notre mission a évolué pour faire face à la crise de déconnection que nous traversons et tenter ainsi d’éclairer l’humanité et d’influencer l’action des hommes. Nous sommes persuadés que nous avons tous beaucoup à apprendre des sagesses contemplatives, des grandes traditions et des sciences pour comprendre comment nous interagissons les uns avec les autres. Nous voulons encourager les prises de conscience en mettant l’accent sur notre interconnectivité et sur notre interdépendance.

Vous déplorez la déconnexion croissante entre les hommes, et des hommes avec leur environnement. Que proposez-vous pour y remédier ?

Il faut d’abord prendre appui sur le pouvoir de chaque individu, sur la force de l’esprit et la sagesse du cœur présents en chacun. Et nous mettre à l’écoute des grandes traditions, des sciences psychologiques et des sagesses contemplatives. La déconnexion entre les hommes conduit à la solitude, à l’anxiété, à la détresse et à la dépression. Et quand nous entrons dans cette spirale descendante, nous nous sentons encore plus déconnectés. Les pratiques contemplatives et les recherches scientifiques nous ont permis de comprendre que nous étions tous interconnectés et interdépendants. Plus nous sommes connectés, reliés, humainement parlant, plus nous éprouvons un état de bien-être, et plus nous sommes à même de développer notre propension à aimer, à développer notre compassion et à témoigner de la gratitude envers autrui.

Vos travaux viseraient aussi à inciter les hommes à passer à l’action ?

Le Mind & life Institute n’est pas lui-même impliqué sur le terrain, dans les communautés, mais les personnes qui suivent nos programmes, qui bénéficient de nos bourses ou qui lisent nos travaux peuvent être inspirées et amorcer ainsi leur propre changement. Nous cherchons à développer l’éducation du cœur, à développer l’apprentissage socio-émotionnel et à approfondir ces enseignements de manière à ce que les personnes soient plus conscientes d’elles-mêmes. Au printemps 2018, par exemple, nous avons organisé un Dialogue avec Sa Sainteté le Dalaï-Lama sur le thème « Réinventons l’épanouissement humain ». Nous nous apprêtons à créer une version numérique de celui-ci. J’espère que les personnes qui sont sur le terrain, les acteurs du changement, les enseignants et les directeurs d’écoles, mais aussi les parents se les approprieront. Que tous ces intervenants pourront aider les enfants à prendre conscience de toutes leurs dimensions et sauront les aider à se connecter à leur cœur pour gagner en compassion.

« Depuis plus de trente ans, le Mind & Life Institute réunit sciences et sagesses contemplatives de manière à mieux comprendre l’esprit et à contribuer ainsi à changer le monde. »

Autre exemple, dans le domaine de la santé mentale. On observe une multiplication des phénomènes d’anxiété, des dépressions et des suicides. Beaucoup de ces fléaux sont liés à des problèmes de déconnexion. Nous sommes tous hyper-connectés, sur un plan technologique, et en même temps les personnes se sentent de plus en plus déconnectées d’elles-mêmes et déconnectées des autres. Nous sommes convaincus que les connaissances que nous diffusons, à travers nos conférences, entretiens, programmes de recherche et publications, peuvent contribuer à aider les personnels qui œuvrent dans le domaine de la santé mentale à mieux remédier à ces problèmes. Les militants écologistes et les activistes sociaux engagés sur le terrain souffrent, eux aussi, de formes de burn-out. Les idées glanées dans nos travaux pourront sans nul doute leur être, à eux aussi, très utiles.

Certaines des grandes conférences qui ont fait la réputation de l’institut - les Mind & Life Dialogues - ont-elles particulièrement marqué son histoire ?

Les thèmes traités depuis plus de trente ans par les Mind & Life Dialogues ont été très variés : « Mieux comprendre la paix intérieure et les processus de réconciliation » ; « Éduquer le cœur » ; « L’addiction » ; « L’écologie » ; « Comprendre le Soi » ; « Les rêves » ; « Le lien social » ; « Déconstruire les habitudes mentales »… Nombre de ces conférences ont marqué l’histoire de l’Institut. Au début, les thèmes retenus étaient souvent liés aux sciences naturelles. Puis les neurosciences ont pris le relais, suivies par la psychologie et par les sciences appliquées. Le Dalaï-Lama a toujours adoré les sciences naturelles. En 2017, nous avons organisé un Mind & Life Dialogues en Afrique, au Botswana, sur le thème suivant : « Botho/ Ubuntu : un dialogue sur la spiritualité, la science et l’humanité » qui est disponible en version numérique. Cette conférence visait à définir l’humanité à travers les liens que les hommes établissent les uns avec les autres. Elle était centrée sur la philosophie Ubuntu que l’on peut résumer de la façon suivante : « Je suis parce que tu es ».

Qui fréquente vos universités d’été - les Summer Research Institutes - et quels sont leurs objectifs ?

Ils réunissent environ 120 participants. Les trois quarts sont des jeunes adultes, âgés d’une vingtaine d’années, qui sont soit en cours d’études, soit déjà diplômés. Les thèmes changent chaque année. L’objectif principal de ces rassemblements est de tenter d’inspirer les jeunes qui y assistent, tout en leur offrant l’occasion de se frotter à des approches interdisciplinaires. Et de leur permettre aussi de développer leurs travaux en collaborant avec des professionnels d’autres disciplines. Il s’agit aussi de développer chez eux une forme de pleine conscience de façon à ce qu’ils fassent par la suite des choix de carrière plus conscients.

Eric Tariant Les spiritualités vivantes, les alternatives porteuses d’avenir, les utopies concrètes qui esquissent un autre paradigme de développement et l’art (la peinture en particulier) sont les spécialités et principaux centres Lire +

Pour aller plus loin

Site du Mind & Life Institute dont les bureaux sont installés à Charlottesville en Virginie (États-Unis) : www.mindandlife.org

Un Mind & Life Institute européen

Une antenne européenne du Mind & Life Institute a été créée en 2008 pour prolonger et développer l’action de l’institution américaine en Europe. Ses bureaux sont installés en Suisse, à Winterthour. Mind & Life Europe organise de grands symposiums pour encourager les échanges interdisciplinaires centrés sur les sciences contemplatives. L’un d’entre eux s’est tenu à Berlin en 2013, un autre près de Munich en 2019. Il est aussi l’instigateur des Universités d’été européennes – European summer research Institute – et le créateur d’un Prix, l’European Varela award.

Site du Mind & Life Europe : www.mindandlife-europe.org

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