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« Si, en chemin, tu rencontres le Bouddha,
tue-le. »

Cette phrase, tirée de l’enseignement même du Bouddha, donne en creux la dimension réelle de la voie bouddhiste. Ne s’attacher à aucun concept ou forme extérieure de l’enseignement ni dépendre émotionnellement et intellectuellement des circonstances rencontrées dans nos existences est la condition pour se libérer des causes de la souffrance.

Lorsque j’étais tout jeune enfant, l’une de mes plus grandes joies était de m’attabler le dimanche afin de goûter la cuisine de mon arrière-grand-mère. Elle excellait dans deux arts : celui de me donner lecture de contes de fées et l’art culinaire. Je calais mes petites jambes sur la haute chaise et me haussant cahin-caha au niveau de l’assiette, je pouvais me pourlécher les babines de plats copieusement gras et bien en sauce. Et quand venait l’heure du rab, je jubilais en écarquillant les yeux devant cette nourriture dont on remplissait à nouveau mon assiette. Quelle était pourtant ma déception, car ce plat n’avait pas du tout la même saveur que le premier, l’intensité gustative et la magie s’en étaient absentées. Bien sûr, je reconnaissais bien là le même mets, la même poule à la crème, les mêmes boulettes, la chair croustillante du même poulet, mais c’était comme si le goût avait été atténué, à demi effacé. Le charme était évanoui. La Princesse s’était remise à pioncer. Et si ma gourmandise de chevalier me poussait à en redemander une troisième fois, c’était encore pire. Il m’a fallu bien des années pour résoudre ce mystère. J’ai fini par comprendre que la première bouchée, intacte dans son déploiement et l’effervescence de son bouquet, était miracle, mais que lorsque je reprenais de cette merveilleuse nourriture, mon attente et mon désir étaient déjà de trop. Ils s’interposaient entre ma découverte et la possible expérience. J’étais trompé par mon attente et déçu par mon appétit gourmand et vorace de gastronome en bien trop courtes culottes.

Cette métaphore chère à John Tarrant me semble résumer l’essentiel de l’affaire : nous fonctionnons tous à partir d’une carte, et d’une carte toujours périmée. La vie, le territoire décrit par la carte, bouge rapidement. Cela veut dire que la carte s’écarte de plus en plus du territoire (…) Lorsqu’il y a un grand fossé entre la carte et le monde, la personne qui a fabriqué la carte est dans une situation inconfortable (…) Vous découvrirez qu’en réalité votre souffrance ne vient ni des autres ni des circonstances. Elle vient de vos cartes, de vos histoires, de votre fiction, de votre prison.

Tuer jusqu’à l’idée même du Bouddha que nous avons

C’est sur la base des expériences et des croyances d’hier que nous contemplons aujourd’hui. Ainsi de nos réflexes, de nos manières de répondre à telle agression, à telle mesquinerie, à cette situation inconfortable ou à ce manque. Des schémas que souvent, à notre insu, nous répétons et que nous confondons avec nous-mêmes. Des mécanismes opèrent et ne nous laissent que peu, voire pas de marge de manœuvre. Nous agissons et pensons à partir de tout un tissu d’habitudes et de conditionnements, dont le plus souvent nous ignorons jusqu’à l’existence. Jusqu’à ce que nous posions notre derrière sur un coussin de méditation afin de contempler tout à loisir le cinéma intérieur et le nombre d’acteurs engagés dans cette production que nous appelons : moi.

Votre souffrance ne vient ni des autres ni des circonstances, elle vient de vos cartes, de vos histoires, de votre fiction, de votre prison.

Il faut donc tuer jusqu’à l’idée même du Bouddha que nous avons. S’agit-il pour autant de liquider tout être réalisé qui pointerait le bout de son nez ou frapperait à notre porte ? Évidemment, non. La signification de cette injonction que nous devons au célèbre Lin Chi est beaucoup plus subtile, il nous invite à nous débarrasser de toutes les représentations, de toutes les images et de toutes les cartes que nous nous sommes fabriquées, et à rencontrer enfin le réel directement sans le truchement du réchauffé, du ressassé, du réflexe. Rencontrer ce qui est et non la projection, c’est-à-dire l’idée que nous nous en faisons. Ainsi, il y a fort à parier que les idées que nous nous faisons de l’Éveil, du Bouddha, de la vie réalisée font partie d’une collection de vieilleries dépareillées et poussiéreuses qui n’ont rien à voir avec l’authentique fraîcheur de l’expérience directe. C’est lorsque nous avons anéanti toute idée ou attente de l’Éveil que ce dernier se manifeste librement dans notre vie, et ce à notre insu. Car s’il reste un témoin pour admirer le paysage, s’extasier du lieu ou attendre quoi que ce soit, nous sommes revenus à cette table où l’enfant gourmand jaugeait à l’aune de ses espoirs et attentes.

Invitations

Soyez attentifs et posez-vous cette simplissime question : qu’est-ce que c’est ?

Quoi que vous rencontriez, demandez-vous quelle est la source de la représentation que vous en avez, soyez conscient des jugements qui se bousculent dans votre tête, des petits commentaires et phrases assassines, mais aussi des constructions grandiloquentes et tellement impeccables. Percevez-vous vraiment ce qui est ? Et si vos écoutiez, regardiez, sentiez, goûtiez sans plus fabriquer ?

Pourquoi continuer à entretenir la fable et fiction de l’Éveil, alors que vous pouvez vous éveiller à la vie même ? Croyez-vous qu’un Bouddha puisse être conscient d’elle-même ou de lui-même ? Qu’il continue à se soucier d’être ceci et n’être pas cela ? Pensez-vous qu’un être réalisé perd son temps à étiqueter les êtres et les choses ?

Alors que vous êtes attablé, pouvez-vous vous contenter de manger sans avant ni après, dans une insouciance et une ouverture joyeuse et heureuse ?

Pierre Taïgu Turlur Pierre Taïgu Turlur enseigne la langue française, la littérature et la philosophie à Kyoto et Osaka, au Japon. Pratiquant le Zen depuis 1978, il a reçu la transmission du Dharma dans la lignée de Gudo Nishijima et Niwa Zenji. Il Lire +
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