©DR

Pierre Taïgu Turlur  :
bouddhiste sans fioritures

Originaire des Hauts-de-France, cet intellectuel au parler cru est devenu moine zen et professeur de littérature au Japon. Non pour se rapprocher de sa foi, assure-t-il, car celle-ci se vit partout et tout le temps.

Les convertis ont mauvaise réputation. Ils seraient plus rigoristes que les pratiquants « par tradition » ou habitude, obnubilés par la lettre au détriment de l’esprit, tentant constamment de rallier leur entourage… Si ce portrait est souvent fondé, Pierre Taïgu Turlur ferait toutefois exception : ce disciple de l’école de Soto ne rejette rien tant que les apparats, les bouddhismes d’artifice et les sermons. Au premier abord, certes, voilà un Français né à Valenciennes en avril 1964, ayant tourné le dos au christianisme à l’adolescence pour aujourd’hui se raser le crâne, revêtir un « kesa » – une robe de moine – et vivre à Nishinomiya, petite ville du Japon près de Kobe. « Mais je n’y suis pas allé pour le zen, qui y est plutôt moribond d’ailleurs. » Cet amateur de voyages a juste adoré le pays lors d’une première visite et n’est pas sédentaire dans l’âme – il a aussi vécu en Angleterre par le passé. Un divorce d’avec sa femme britannique l’a simplement conduit, en 2006, à quitter l’Europe pour vivre de la mendicité par le bol (« takuhatsu ») dans les rues de Kyoto.

Déjà éveillé

Ce n’était pas un novice. Pierre Turlur fut initié dès l’adolescence au « zazen » – méditation assise – par le moine Francis Baudart et reçut lui-même l’ordination après une pratique intense au dojo de Lille. « En mendiant, je voulais expérimenter une manière d’être dans l’acceptation : apprendre à recevoir un billet de mille yens comme d’être rejeté ou insulté, toujours avec le même détachement. » L’expérience a duré trois mois, mais il lui arrive encore aujourd’hui de prendre son chapeau de paille et son bol. « Des conditions de vie extrêmes aident à faire sauter les barrières, explique-t-il, à percevoir ce qui est toujours là quand rien ne semble plus garanti. » C’est peut-être là le cœur de sa pratique : son bouddhisme consiste fondamentalement à prendre conscience de ce qui est plutôt que de viser quoi que ce soit d’autre. Il martèle ainsi que nous sommes tous déjà éveillés, qu’il n’y a rien à attendre de la méditation, du zen ni même du bouddhisme. « J’ai rencontré de nombreuses personnes qui, sans n’avoir jamais entendu parler de tout ça, étaient parfaitement éveillées à leur réalité. »

Idéal de simplicité

Cette idée est abondamment développée dans ses deux principaux essais, Apprivoiser l’Éveil (Albin Michel, 2018) et plus récemment La saveur de la Lune (2019). Elle l’amène à critiquer vivement l’obsession pour les maîtres spirituels, les méthodes d’Éveil et de bonheur, et même les ordres monastiques. « Je me suis longtemps laissé impressionner parce que je n’étais pas Japonais ni asiatique, confie-t-il. C’est fini tout ça, maintenant je l’ouvre. »

« Des conditions de vie extrêmes aident à faire sauter les barrières, à percevoir ce qui est toujours là quand rien ne semble plus garanti. »

Voir des rock stars du bouddhisme nippon faire du shopping en Europe avec leurs femmes, aux frais de disciples beaucoup plus démunis, l’insupporte. Pour lui, la voie ne se vit pas à travers des choses spéciales ou extraordinaires : « Au contraire, c’est plutôt de se libérer de toutes ces projections que l’on plaque sur le monde et sur nous-mêmes », notamment à travers nos peurs et nos espoirs. C’est aussi, insiste-t-il, accepter la réalité telle qu’elle est – avec ses imperfections bien sûr –, et non telle qu’on l’imagine. Le paradoxe étant qu’il peut être extraordinairement difficile d’aller au plus simple et au plus proche de soi

Pour aller plus loin

Apprivoiser l’Éveil (Albin Michel, 2018)
La saveur de la lune, vivre les koans du ch’an aujourd’hui (Albin Michel, 2019)

Liker, Partager !

Ces sujets peuvent vous intéresser

Lama Shédroup : « Développer la présence à soi et à l’autre »

Sa rencontre avec le bouddhisme Vajrayana et Lama Guendune a changé complètement le parcours de vie de cet ancien maçon de 63 ans. Près ...

Maître Banane ou la voie du Haha Bouddha

Portrait d’un dessinateur inclassable et « disciple indiscipliné » du Zen Soto.

Jérôme Ducor : un bonze en toute humilité

Rencontre avec ce bonze de l’École Véritable de la Terre pure, à l’engagement spirituel à contre-courant des modes du moment.