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S’émerveiller devant la beauté du cosmos

Convergence du bouddhisme et de l’astrophysique.

Dans Vol de nuit (1931) de Saint-Exupéry, la nuit immense a la noirceur du fusain. Des îlots de lumière flottent non loin de la Patagonie donnant à la Terre l’allure d’un ciel constellé d’étoiles. L’aviateur contemple ces traces de vie humaine avant de s’abandonner à une « profonde méditation du vol ». Quinze ans plus tard, dans Le petit prince (1946), astéroïdes, planètes et fleurs - ces étoiles sur la Terre - nous parlent de notre présence infime dans le cosmos. Même si la pollution lumineuse a éteint la noirceur de la nuit, l’espace ne cesse de nous envelopper dans son infinie profondeur. À l’aide d’imposants télescopes au sol et en orbite autour de la Terre, les astronomes scrutent le spectacle des étoiles. Au fur et à mesure de l’expansion de l’univers, les galaxies s’éloignent de nous. Leur luminosité décroît et confère à la nuit l’intensité de son obscurité. Dans une approche traditionnelle indo-tibétaine, nous ne sommes pas plongés dans un univers doué d’une existence propre. Notre corps peut aussi se donner à ressentir dans sa dimension cosmique comme un écho de l’univers.

Contempler la magnificence

Dans son dernier ouvrage (Vertige du cosmos, 2019), Trinh Xuan Thuan reprend le thème de la beauté qu’il avait abordé avec Matthieu Ricard (L’Infini dans la paume de la main, 2000). L’astrophysicien en distingue trois formes : la beauté physique qui nourrit l’élan poétique d’un Saint-Exupéry et fait naître en nous un plaisir esthétique ; la beauté de l’ordre cosmique entendu comme art d’articuler des rapports harmonieux entre les mouvements des corps célestes ; la beauté très abstraite des lois et des théories physiques qui décrivent l’univers. Matthieu Ricard évoquait quant à lui la beauté spirituelle « qui nous procure un sentiment de plénitude ». Dans tous les cas, il est question en filigrane d’une expérience d’émerveillement et d’abandonnement. Elle consume momentanément la référence à un soi individualisé (l’ego) et nous ouvre de manière non intentionnelle à l’infiniment autre que nous-mêmes. Cette dissolution des limites vide le sujet et l’univers de leur objectivité. Une transparence se fait jour pour approcher la posture non-duelle du Mahayana, celle qui affirme que « tout est esprit ».

Tout est esprit, l’esprit est vide

Les astrophysiciens examinent l’infiniment grand en quête d’explication et de sens. Trinh Xuan Thuan opte pour le panthéisme. À l’échelle de l’infiniment petit, des neuroscientifiques tentent de « reconstruire » numériquement le fonctionnement cérébral (1). Jusque-là les neurosciences envisageaient la conscience comme un phénomène dépendant d’un substrat biologique, le cerveau ou le corps dans sa globalité. On croit désormais possible l’existence de fonctions cognitives indépendantes de tout support biologique. Outre le caractère inquiétant d’une simulation informatique de nos facultés cognitives, l’éventualité viendrait entériner la réalité d’un continuum de conscience ou l’idée que la conscience émerge d’une matière à haut degré de complexité (les réseaux de neurones). Dans l’approche du « tout est esprit », la conscience est vide de toute dualité sujet-objet. Ainsi l’extériorité de l’espace et les apparences que nous percevons procèdent de l’esprit et n’existent qu’à la manière des visions oniriques.

La contemplation du cosmos a nourri la sagesse des philosophes de l’Antiquité occidentale. Aujourd’hui, l’astrophysique traduit l’indicible, attise notre étonnement et certifie notre fragilité.

« Rien n’ayant d’essence, tout n’est
Que perceptions au sein de votre esprit.
N’ayant pas réalisé la nature de votre esprit,
Vous produisez des idées fictives. »
Soûtra de l’Entrée à Lankâ (Lankâvatâra, 79)

Le Gandavyuhasutra prolonge cette position en relatant la vision cosmologique, pure et atemporelle des êtres éveillés. Des images kaléidoscopiques et fractales illustrent la thématique de l’interdépendance et la conception holographique de l’univers.

« Dans cette tour gigantesque, il vit un univers d’un milliard de mondes en lequel il pouvait distinguer cent millions de groupes de quatre continents (…) Composés d’innombrables joyaux, les murs en damiers des tours étincelaient. »
Gandavyuhasutra, Chap. 39

La contemplation du cosmos a nourri la sagesse des philosophes de l’Antiquité occidentale. Aujourd’hui, l’astrophysique traduit l’indicible, attise notre étonnement et certifie notre fragilité. En même temps, elle amplifie l’expérience du merveilleux. L’observation des étendues sans fin vient à nous dans les ouvrages de vulgarisation et les images de la NASA. Les astrophysiciens nous racontent ce que nos yeux devinent et la démesure qui leur échappe : les 400 milliards de galaxies à des années-lumière de la Terre, les trous noirs, les trous de ver, les nébuleuses, les naines blanches, les possibles multivers (2)… À notre échelle, notre œil se contente de visions féériques sur Internet ou sur papier glacé.

L’émerveillement signe la redécouverte du sens du sacré. C’est là sans doute l’un des points de convergence entre l’astrophysique et le bouddhisme. Une convergence qui nous invite à habiter le monde avec intelligence et sensibilité.

Alain Grosrey Docteur en littérature française et comparée, chercheur associé à l’Université d’Angers, Alain Grosrey est l’auteur d’un ouvrage de référence sur le bouddhisme, Le Grand Livre du bouddhisme (Albin Michel, Lire +

Notes

(1) Cf. Blue Brain Project (initiative suisse), Human Brain Project (projet européen), The Brain Initiative (projet américain).

(2) Théorie selon laquelle il existerait des univers parallèles au nôtre. Ces univers hypothétiques seraient inaccessibles par l’observation. Leur multiplicité formerait un gigantesque méta-univers.

Pour aller plus loin

Soûtra de l’Entrée à Lankâ, trad. Patrick Carré (Fayard, 2006)
Soutra de l’Entrée dans la dimension absolue – Gandavyuhasutra avec le commentaire de Li Tongxuan, trad. Patrick Carré (Padmakara, 2019)
– Vertige du cosmos
de Trinh Xuan Thuan (Flammarion, 2019)
– Le cosmos et le lotus de Trinh Xuan Thuan (Albin Michel, 2011)
L’Infini dans la paume de la main. Du Big Bang à l’Éveil de Matthieu Ricard et Trinh Xuan Thuan (Fayard, 2000)

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