©Nicolas Digart

Se nourrir et nourrir le monde,
le journal du Tenzo : le repas de l’âme

Comment cuisiner et s’alimenter au quotidien tout en réalisant la générosité de l’existence ? Le Tenzo Valérie Dai Hatsu Duvauchelle nous invite à réveiller le goût de notre vie par la pratique de la cuisine de la bienveillance.

Laissez la saison vous cuisiner par une matinée d’hiver.

Assise à la fenêtre, le son de la pluie m’hypnotise. Devant moi, un tableau, celui du silence des arbres dénudés contrasté par un insolent mimosa. La vie s’écoule, la vie se coule et à me glisser, moi aussi, je rejoins ce silence, cette beauté de l’hiver, si forte parce qu’ayant le courage de me mettre à nu.

L’hiver est une saison qui ne peut mentir. Elle nous invite à être son miroir. La solitude, la tristesse, l’impatience, toutes ces émotions si souvent censurées s’exhaussent naturellement avec le froid et réfléchissent simplement l’état de la nature. Alors, je les accueille.

C’est au Japon que j’ai appris à apprécier ces sentiments souvent mal jugés, et plutôt que de les rejeter, à les déguster. Ainsi dans la douceur cachée de cette saison, je rentre dans l’appréciation de toutes les saveurs de ma vie. Se nourrir en hiver est une source merveilleuse de bienveillance à soi et cela commence par ce thé fumant qui nous réchauffe les mains et rassure le cœur inquiet de la journée qui commence. Le petit déjeuner est considéré dans la tradition monastique zen comme le repas de l’âme, le plus important, car c’est celui qui vient avec le jour et nous rappelle chaque matin que nous sommes vivants.

Mangeons en Oryoki (1), dans les bols de la juste mesure.

Manger dans le zen est un chemin, celui de la responsabilité à accepter cette vie et celui de la dignité, en honorant par notre manière d’être cette vie offerte à chaque repas. Nous redonnons en un cercle infini. Dans ce regard aimant se découvre le sens profond de notre nourriture. Devant la pluie, au son du vent qui se lève, je déguste ma vie et entends déjà le murmure du printemps.

Menu Oryoki de la semaine : petits déjeuners de l’hiver qui nous quitte

Prendre quelques minutes et ressentir la saison en nous, laisser les images se dérouler sans les interpréter. Ouvrir la fenêtre et prendre la température du jour, enfin interroger son cœur, comment se sent-il ? Avec le froid qui s’en va, reste l’envie de porridges tièdes, de fruits cuits et de graines riches et goûteuses. Nous mangeons en Oryoki (1), dans les bols de la juste mesure.

1er bol : celui qui par sa fadeur permet à toutes les saveurs de s’apprécier. Une crème de riz précuite complète dans laquelle on met une cuillère à soupe (ou cuillère à café) de purée de son envie (cajou, amande ou noisettes) et que l’on fait prendre en crème avec du lait de riz naturellement sucré.

2e bol : une compote de fruits (pommes ou poires, coings) assaisonnés selon l’humeur de poivre pamplemousse, vanille, bergamote et d’une pincée de sel.

3e bol : des graines torréfiées à la poêle quelques minutes à peine (graines de tournesol ou de courges, d’amandes).

Une fois servis, nous contemplons cette abondance et cette simplicité, toute cette offrande de la terre et des hommes. Puis nous mélangeons les trois bols dans le premier avant de savourer !

 

Les cinq contemplations :

1. Nous regardons tous les efforts et l’énergie qu’il a fallu pour que cette nourriture parvienne jusqu’à nous.
2. Nous réfléchissons à la manière dont nous honorons cette nourriture dans notre vie quotidienne.
3. Nous voyons combien le don de la nourriture transforme notre esprit et apaise nos cœurs en nous protégeant de l’avidité et de la colère.
4. Nous voyons combien cette offrande nourrit et guérit profondément notre corps.
5. Nous contemplons cette nourriture qui nous permet de nous réveiller à la vie et à la joie de la partager avec tous les êtres.

Valérie Dai Hatsu Duvauchelle Valérie Dai Hatsu Duvauchelle, Tenzo, marche sur la voie du zen 2.0 en déployant le sens de la communauté par la nourriture et en invitant ceux qui nous suivent à découvrir le lien qui les unit. Nomade, elle se rend entièrement Lire +

Notes

(1) Oryoki signifie la « vaisselle de la juste quantité ». Dans la tradition zen, Oryoki désigne le rituel du repas qui permet à chacun de manger dans la réalisation de l’abondance grâce à l’utilisation de bols destinés à accueillir la juste quantité dont notre vie à besoin.

Pour aller plus loin

Instructions au cuisinier zen de Dôgen (Le Promeneur, 1994)
Le goût silencieux, la pratique zen de la nourriture (Actes Sud, 2018)
• Site : www.lacuisinedelabienveillance.org

La pratique de la cuisine de la bienveillance

Tenzo nomade au service de sa communauté Awami et de celles de son maître Pierre Taigu Turlur (ordre de la montagne et des nuages), Valérie Dai Hatsu Duvauchelle actualise la Shôjin ryôri, la pratique zen de la nourriture des temples japonais en une version accessible aux laïques. Pratiquée depuis le XIIIe siècle au Japon et fondée par maître Dogenzenji, les principes de la shôjin ryôri sont une ellipse qui se nourrissent mutuellement :

– Ne faire qu’une chose à la fois, en présence totale et sans y penser : seulement cuisiner, seulement manger ou seulement faire la vaisselle.

– Sanshin : Les 3 esprits du cuisinier : accueillir ce qui vient sans juger, être dans la joie de servir la vie et cuisiner dans l’amour bienveillant de la grand-mère.

– Rokumi : Les 6 saveurs : le sucré, l’acidulé, le salé, l’amer, le piquant et la saveur propre au zen, celle de la fadeur qui rassemble toutes les saveurs en la saveur unique de la vie.

Essentiellement végétalienne dans son essence elle ne s’enferme pas pour autant dans le dogme de l’interdit, mais préfère la pratique de la situation laissée à la conscience de chacun.

Basée sur la saisonnalité et la recherche de produits locaux, prohibant le gaspillage, la cuisine de la bienveillance nous apprend que la vie passe de l’un à l’autre, de la terre au légume, du légume à l’homme, du cuisinier au goûteur et nous réveille à ce que l’on est déjà, des êtres d’abondance.

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