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Rêveries et méditation

En prévision d'une émission de radio sur le thème de la rêverie, avec Flavie Flament sur RTL (saluons ici son travail souriant pour ouvrir les consciences), j’ai repris avec curiosité les Rêveries du promeneur solitaire que Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) écrivit dans les deux dernières années de sa vie.

L’ouvrage, qui est le plus émouvant de toute son œuvre, ne parut qu’après sa mort. Il y retrace les meilleurs moments de sa vie, qui furent ceux passés dans la nature en contemplant « sa perfection minutieuse » dans les beautés des campagnes et forêts autour de Paris, des montagnes du Jura ou des Alpes, des bords de lacs suisses… Il aimait y marcher, y herboriser (il dit pouvoir faire un livre sur chaque herbe ou mousse rencontrée) ou tout simplement en s’asseyant, adepte du farniente, du faire rien : « Quelques fois, mes rêveries finissent par la méditation, mais plus souvent mes méditations finissent par la rêverie… »

Aller de la non-rêverie à la rêverie et de la rêverie à la non-rêverie

Cela me fait irrésistiblement penser à cette formule du Zen qui dit que dans l’acte de méditation, il faut savoir « aller de pensée en non pensée et de non pensée en pensée », en regardant à la fois les soubresauts et les moments de calme de notre conscience : en fait, ce sont les intervalles qui s’avèrent importants, ces moments où un nouvel espace, non fait de turbulences mentales, s’ouvre à nous. « Mind the gap », nous rappelle la nonne anglaise et ermite du bouddhisme tibétain Tenzin Palmo. Cette formule, affichée à la sortie de chaque wagon du métro londonien pour prendre conscience de l’espace entre la voiture et le quai, se révèle aussi un bon rappel de ce qui se passe durant notre méditation : aller de la non-rêverie à la rêverie et de la rêverie à la non-rêverie en regardant ce qui se passe entre les deux… Si Rousseau ne l’exprime pas exactement ainsi, il avait toutefois bien perçu les processus en œuvre dans ces états où l’on traverse, dit-il, l’examen de conscience qui passe en revue nos faiblesses, mensonges, petitesses, souvenirs heureux ou malheureux, inquiétudes diverses… pour en arriver à une unité retrouvée dans une communion avec la vie universelle. La rêverie au bord du lac (Ve Promenade) l’amène ainsi à une sorte d’« anéantissement sensible » qui le conduit à se « fondre dans le système des êtres », à s’« identifier avec la nature entière ». Il s’agit là, comme le disait Montaigne un siècle plus tôt, d’une méditation faite « non pour s’y perdre, mais pour s’y retrouver ».

« L’âme que rien n’agite se livre au seul sentiment de son existence actuelle ». Rousseau

Citons un passage de cette Ve Promenade qui définit parfaitement les états rencontrés dans ce genre de contemplation active : « De quoi jouit-on dans une pareille situation ? De rien d’extérieur à soi, de rien sinon de soi-même et de sa propre existence ; tant que cet état dure, on se suffit à soi-même, comme Dieu. Le sentiment de l’existence dépouillé de toute autre affection est par lui-même un sentiment précieux de contentement et de paix, qui suffirait seul pour rendre cette existence chère et douce à qui saurait écarter de soi toutes les impressions sensuelles et terrestres qui viennent sans cesse nous en distraire, et en troubler ici-bas la douceur. Mais la plupart des hommes, agités de passions continuelles, connaissent peu cet état, et, ne l’ayant goûté qu’imparfaitement durant peu d’instants, n’en conservent qu’une idée obscure et confuse, qui ne leur en fait pas sentir le charme ». Oui, peu de choses dans notre éducation nous a permis de découvrir cette partie de nous-mêmes. Il a fallu attendre la découverte de la méditation grâce aux pratiques orientales au XXe siècle, qui a justement donné aux Occidentaux et à leurs corps-esprits en souffrance les techniques nécessaires pour savoir se reconnecter avec leur être profond et cette zone de calme, de silence, de paix qui, tel l’œil du cyclone, se trouve au milieu du tumulte chaotique à l’intérieur de nous.

Rêver avant d’agir

Il ne s’agit donc pas de rêver sa vie : l’imagination se doit d’être créatrice et non vaine. Penser au passé dans une mémorisation dépourvue de regrets, penser au futur mais stratégiquement, accueillir toutes les ondulations et fantasmes de la psyché, mais en être le spectateur et non l’acteur, et, surtout, savoir jouir du présent. Dans son Discours du l’inégalité, Rousseau nous dit encore que « l’âme que rien n’agite se livre au seul sentiment de son existence actuelle ». Au XVIIIe siècle, par son travail d’introspection, il avait compris ce qui nous habite aujourd’hui ! Rêver avant d’agir, disait Toni Morrison, prix Nobel de littérature disparue l’été 2019. On peut aussi faire notre la formule : méditer et agir…

Marc de Smedt Éditeur et écrivain, Marc de Smedt a publié, entre autres, Éloge du silence, Chevaucher le vent (recueil regroupant trois titres) ; Une journée, une vie et La Clarté intérieure chez Albin Michel ; Sagesses Lire +

Pour aller plus loin

Rêveries du promeneur solitaire de Jean-Jacques Rousseau (Poche)

L’art de méditer et d’agir, collectif avec Marie Madeleine Davy, Arnaud Desjardins, Jacques Lacarrière, Jean Yves Leloup, Jean-Louis Servan Schreiber, Kenneth White (Éd. Relié Poche)

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