©G.Bellocq (a)

Reconnaître les « Gardiens des directions » : les lokapalas – Partie 2

Second volet de notre dossier consacré aux souverains symboliques des espaces cardinaux, avec un zoom sur l’iconographie des gardiens dans la sphère du bouddhisme tibétain.

Face à la diversité évoquée, les représentations actuelles au sein des temples de la sphère himalayenne (1), semblent faire l’objet d’une relative homogénéité. Les sources sont celles de la tradition : Gagyab dans son Tibetan Religious Art (2) observe qu’il n’a pas trouvé d’ouvrages détaillant les attributs des quatre gardiens et, effectivement, nos descriptions sont le résultat de l’observation de peintures et statues de temples, d’entretiens avec des moines et des peintres, et de quelques articles dans des catalogues d’expositions.

Tout d’abord, les représentations de Vaisravana et des lokapalas, représentés dès le IIe siècle avant notre ère à Bharhut, ne semblent pas apparaître dans la sphère de la culture tibétaine avant les XIIIe ou le XIVe siècle. En effet, dans ce dernier cas, et comme l’observe Gilles Béguin (3), les lokapalas et notamment Vaisravana sont absents des peintures et sculptures anciennes de Tabo (Spiti, fin Xe-XIe siècle), d’Alchi (vallée de l’Indus, XIe siècle), de Sumda (Zanskar, XIe-XIIe siècle). Au début du XIVe siècle, Bu-ston (1290-1364) rédige un important traité sur Vaisravana et les princes tibétains de Phyong-rgyas (fin XIIIe - milieu XIVe siècle) remportèrent une bataille sur les troupes chinoises, « aidés » par Vaisravana et son entourage de huit cavaliers ; à la suite de cette victoire, les princes firent exécuter une peinture qui, selon Tucci, servira de modèle aux représentations ultérieures.

De nos jours, le premier contact que l’on a avec les gardiens des directions, représentés en fresques ou en sculptures, c’est lorsqu’on pénètre dans les vérandas des temples ; ils impressionnent par leurs couleurs, leur taille imposante, leur aspect martial et souvent menaçant.  Ils sont généralement accompagnés d’une roue de la vie (bhava-cakra) et, moins fréquemment, par toute une série de peintures qui comprend les quatre frères en harmonie (les quatre amis), les huit signes de bon augure, les six signes de longue vie, des diagrammes sacrés, la cosmologie ancienne des Abhidharmas, etc.

Leur présence dans les vérandas correspond à leur mission de protecteurs des enseignements du Bouddha et des fidèles contre tout danger externe. On les trouve aussi encadrant les statues des seize (ou dix-huit) arhats, à l’intérieur de chapelles ou de temples des monastères. Enfin, représentés sur tangkhas ou sur drapeaux, ils sont placés aux quatre angles des lieux où sont organisées retraites et méditations.

Virudhaka possède une peau empoisonnée, raison pour laquelle il est prêt à dégainer son épée pour éloigner toute personne qui voudrait l’approcher.

Une autre tradition veut qu’ils fassent la tournée du monde pour surveiller les progrès réalisés par les disciples : « Aux huitième, quatorzième et quinzième jours de chaque mois, ils parcourent les quatre directions cardinales. Ils vérifient que les moines et les adeptes de l’enseignement du Bouddha réalisent des progrès ; ils contrôlent le respect des règles des Vinayas ; ils accordent une attention bienveillante à tous ceux qui respectent, préservent et propagent l’enseignement du Bouddha ». (4)

Ils sont reliés à un organe des sens. Les oreilles de Dhrtarastra distillent du poison aux sources des sons qui parviennent à ses oreilles ; aussi, pour éviter cet empoisonnement, ses oreilles sont recouvertes par des volants tombants de son casque. Virudhaka possède une peau empoisonnée, raison pour laquelle il est prêt à dégainer son épée pour éloigner toute personne qui voudrait l’approcher. Le regard de Virupaksa est empoisonné ; aussi doit-il regarder fixement le stupa qu’il tient dans sa main gauche sans détourner ses yeux. Enfin Vaisravana possède une haleine empoisonnée selon la légende suivante : chargé de défendre les devas contre les attaques des dieux jaloux, les asuras, il se métamorphose en naga à l’haleine empoisonnée, ce qui lui permet de vaincre les asuras ; depuis, et ayant retrouvé sa condition royale, il garde sa bouche fermée pour ne pas détruire les créatures.

Ils sont aussi reliés à un élément : Dhrtarastra est en charge de la terre, Viradhaka de l’eau, Virupaksa du feu, et Vaisravana de l’air ; ils ont aussi la responsabilité d’une saison, Dhrtarastra, le printemps ; Virudhaka, l’été ; Virupaksa, l’hiver ; et Vaisravana, l’automne.

Tableau résumé des principales caractéristiques des Lokapalas dans les monastères du bouddhisme himalayen.

Extension de leur fonction de protecteurs des enseignements au bien-être des populations et de leurs rois : le Suvarnabhassottamasutra

Plusieurs textes de la première moitié du Ier millénaire citent les gardiens des directions et leurs fonctions. L’un d’entre eux, le Suvarnabhassottamasutra (ou Suvarnabhasasutra), assigne aux quatre grands rois la mission de protéger les rois, leurs pays et leurs populations grâce à la pratique du bouddhisme.

Ce sutra « de l’excellente lumière dorée », originaire de l’Inde, fut vraisemblablement rédigé à partir du IVe siècle ; il fut traduit en chinois par Dharmaksema au Ve siècle, par Yijing en 703, puis en tibétain au début du IXe siècle, ainsi que dans de nombreuses autres langues comme le coréen, le japonais, le khotanais, le mongol…

Le Suvarnabhasasutra consacre un chapitre entier (6) à l’action des quatre grands rois, Vaisravana, Dhrtarastra, Virudhaka, et Virupaksa. Ils gouvernent les devas, les nagas, les yaksas, les gandharvas, les asuras, les garudas, les kinnaras et les mahoragas. Ils sont assistés par vingt-huit grands généraux avec leurs centaines de milliers de yaksas. Au moyen d’émanations magiques et de bénédictions, ils vont inciter les moines, les rois, les laïques à écouter et enseigner le sutra « de l’excellente lumière dorée ».

Dans ce chapitre, le Bouddha Gautama annonce aux quatre gardiens des directions tous les bénéfices que l’on pourra retirer de la lecture et de la vénération de ce sutra.

Les lokapalas protégeront la manière juste de pratiquer le Dharma, ils seront vainqueurs de la bataille entre les dieux et les titans, ils procureront paix et bonheur aux moines, aux nonnes, aux hommes et femmes ayant fait des vœux laïques, et, à titre personnel, ils « obtiendront enthousiasme, force, grand pouvoir, acquérant encore davantage de splendeur, de gloire et d’excellence ».

Les pays des dirigeants qui veulent rentrer en guerre contre les rois qui écoutent et vénèrent ce sutra seront victimes de conflits internes, de troubles, d’épidémies, de dérèglements.

La liste des avantages apportés par les lokapalas aux rois qui gouverneront les quatre-vingt-quatre mille cités de notre continent du Jambudvipa (7) selon les préceptes de ce sutra est imposante.

« Vous protégerez leurs palais, leurs sujets, leurs villes, leurs provinces, leurs pays ; vous les aiderez, les soutiendrez, les défendrez ; vous éliminerez les obstacles et leur apporterez paix et bonheur. Vous dissiperez les peurs, les oppressions et les troubles... Les années seront fertiles, la joie régnera et la terre peuplée d’hommes sera un lieu agréable. Saisons, mois, changements de lune et années se dérouleront normalement. Jour et nuit, planètes, constellations, lune et soleil suivront leur course sans dérèglement. Les pluies se déverseront sur la terre au moment propice. Les êtres deviendront riches de biens et de récoltes, leur bonheur augmentera et la jalousie disparaîtra de leur cœur ». Les profits des habitants du Jambudvipa dépasseront leur existence présente puisque « la plupart d’entre eux renaîtront dans les états fortunés des mondes supérieurs ».

Virupaksa et Vaisravana, peintures murales de la véranda de Tabsang Gompa Bodnath, Népal
©G. Bellocq

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Notes

(a) Photo d’ouverture : Virudhaka et Dhrtarastra, peintures murales de la véranda de Tabsang Gompa Bodnath, Népal (©G. Belocq)

(1) Tibet, Népal, Bhoutan, Ladakh, Zanskar…

(2) Dagyab Loden Sherap, 1977, pp.114, Tibetan Religious Art (Otto Harrassowitz).

(3) Béguin Gilles, 1995, p.312, Les peintures du bouddhisme tibétain (Réunion des Musées Nationaux, Paris).

(4) Dagyab Loden Sherap, 1977, pp.116-117, op. cit.

(5) Pour la définition de ces différentes catégories de créatures, voir supra les notes 13 à 16.

(6) Chapitre 7 de la version tibétaine en 21 chapitres.

(7) L’un des quatre continents de la cosmologie bouddhique ancienne, il accueille les humains, il est situé au sud.

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