©Carole Rap

Élizabeth Mattis Namgyel :
Mon quotidien peu ordinaire auprès d’un maître

Élizabeth Mattis Namgyel est l’épouse et l’élève du maître bouddhiste tibétain Dzigar Kongtrul Rinpoché, qu’elle a rencontré très jeune et dont elle a eu un fils. Devenue elle-même enseignante bouddhiste, cette Américaine raconte son parcours.

Être l’épouse de votre enseignant bouddhiste, est-ce une opportunité ou un défi ?

Quand j’ai rencontré Dzigar Kongtrul Rinpoché, je cherchais un enseignant, pas un époux. Sa manière de parler du Dharma sonnait très juste pour moi. Il s’est trouvé que nous sommes tombés amoureux et que nous nous sommes mariés. Il avait 21 ans, moi 23. Nous étions jeunes, mais je me suis fait confiance. Rinpoché a toujours soutenu mon bien-être spirituel. Nous avions notre famille, et il a accepté d’être mon enseignant. Cela consistait notamment à refléter tel un miroir mes qualités et à me montrer ce qui pouvait entraver mon développement spirituel. Être son épouse et son élève, c’est l’un des choix les plus sages que j’ai fait dans ma vie. Ce n’est pas non plus si spécial. Quel que soit votre type de relation avec l’enseignant, tant que votre esprit est ouvert et clair et que vous vous faites confiance, c’est une formidable relation pour grandir. Bien sûr, cela n’a pas toujours été facile. J’ai demandé à Rinpoché : « Que signifie être un étudiant ? » Il m’a répondu : « Simplement rester ouvert ». Cela signifie que je ne suis pas obligée de le croire ou de dire « Oui, Rinpoché, bien Rinpoché !» ni de me renfermer quand je doute, mais de voir ce qui se produit dans mon esprit. En tant que pratiquants du Dharma, nous devons regarder notre propre confusion. Au final, c’est très libérateur. Cela dit, je ne suis pas parfaite, j’ai mes hauts et mes bas comme tout le monde ! (rires)

Si votre mari n’est pas parfait, comment maintenir votre dévotion envers lui en tant qu’enseignant ?

Chacun a son idée de ce que veut dire « parfait », un maître parfait, un mari parfait... Mais dès que nous avons une idée préconçue, nous tombons à côté. Car une personne n’est jamais exactement telle que nous la projetons. Chaque chose peut être vue comme un enseignement. Il s’agit de travailler avec cela. Être avec un mari et un enseignant, c’est le même défi. Je n’avais pas de problème à dire : « s’il te plaît, ne marche pas sur le sol avec tes chaussures sales juste après que j’aie fait le ménage ». Et je n’étais pas vraiment capable de distinguer, là c’est mon mari, là c’est mon enseignant. J’essayais juste de travailler avec ce qui survenait, avec autant d’intelligence et de patience que possible. Il y avait des moments où c’était dur pour moi. Je ne veux pas tout embellir. Il fallait survivre, éduquer notre fils ; à l’époque, nous n’avions pas d’argent, nous étions très jeunes. Face aux défis, nous avons essayé de faire ce qui était juste pour toute la famille, en demeurant toujours dévoués au Dharma.

« Être l’épouse et l’élève de Dzigar Kongtrul Rinpoché, c’est l’un des choix les plus sages que j’ai fait dans ma vie. Ce n’est pas non plus si spécial. Quel que soit votre type de relation avec l’enseignant, tant que votre esprit est ouvert et clair et que vous vous faites confiance, c’est une formidable relation pour grandir. »

J’ai eu des moments de doute, d’incompréhension, c’est très humain. En revanche, je me suis toujours sentie engagée dans ce processus d’être son étudiante. Dans la relation entre enseignant et étudiant, l’un aide et l’autre essaie d’apprendre ; il y a parfois de la confusion, parfois de la sagesse. Il y a beaucoup de place pour du mouvement, pour des erreurs. Nous pensons souvent que la confiance signifie : il va demeurer ainsi, il vous suffit de conserver votre dévotion et rien d’autre ne va se passer. Ce n’est pas réaliste. L’enseignant est un être humain.

En tant qu’épouse d’un maître tibétain, aviez-vous un rôle particulier à tenir ?

Personne ne m’a jamais dit de faire ceci ou cela. Je devais le découvrir par moi-même et cela dépendait de chaque situation. Lorsque j’ai eu un enfant et que Rinpoché travaillait, je me suis occupé de la maison. J’ai découvert que j’avais juste besoin d’être naturelle et d’essayer de me rendre utile.

Rinpoché était d’un soutien incroyable. Je suis retournée à l’école, obtenu mon master en études bouddhistes alors que mon fils était encore jeune, et fait de longues périodes de retraite. Comme nous avions déménagé en Occident, un sangha a commencé à évoluer autour de lui. Je l’ai aidé par de menues choses comme trouver de l’argent, des coussins, démarrer une petite bibliothèque, soutenir les sessions de méditation... Je ne me suis jamais sentie obligée de me comporter de telle ou telle façon, c’était très fluide et basé sur ce qui était nécessaire. C’est aussi la façon dont Rinpoché mène sa vie. Il regarde autour de lui, se demandant comment être utile, comment implanter le Dharma en Occident, que faire pour que les gens renforcent leur pratique ? Être en relation avec votre enseignant, c’est un entraînement qui vise toujours à diminuer l’attachement à votre ego. Comment être plus altruiste, développer la patience, la diligence, la concentration, en savoir plus sur la nature de l’esprit ?

©Gretchen Kahre

Quelle est la place du couple et de la famille ?

Quand vous vivez dans une communauté et qu’il y a tant d’activités, vous avez besoin de réserver un peu d’espace pour votre famille. Quand mon fils était petit, on se réveillait et on pratiquait ensemble, puis on allait à l’école. Il a été élevé dans le Dharma, mais nous avons veillé à ce qu’il ait aussi une bonne éducation occidentale. Nous ne l’avons jamais poussé à être un pratiquant, nous l’avons laissé trouver par lui-même ce qu’il voulait faire. Et il a choisi de devenir un pratiquant du Dharma et un enseignant.

Aujourd’hui, tous les trois, nous voyageons beaucoup, chacun de notre côté. Parfois, nous enseignons ensemble, cela nous permet de nous retrouver. Quand nous ne nous sommes pas vus depuis longtemps, nous nous fixons un rendez-vous pour passer quelques jours ensemble.

Avec Rinpoché, parfois, nous parlons de choses personnelles, de nos pensées profondes, de ce qui se passe dans nos familles, mais le plus souvent nous parlons du Dharma. C’est notre passion, et notre passion en tant que couple aussi.

Comment faites-vous pour être reconnue en tant qu’Élizabeth Mattis Namgyel et non comme « la femme de » ?

Je ne suis pas très intéressée par « Élizabeth Mattis Namgyel ». Mon principal souci est qu’un Dharma authentique prenne racine en Occident. Je suis juste une voix occidentale contemporaine transmettant le Dharma. Je me sens comme un pont entre le monde tibétain et le monde occidental. Je ne pense pas que les gens me voient comme une épouse. Ils viennent écouter mes enseignements parce qu’ils veulent emprunter ce pont.

Si quelqu’un dit que je suis la femme de Dzigar Kongtrul Rinpoché, je me sens très honorée, car c’est un enseignant formidable. Sans lui, je n’aurais pas pu faire ce que je fais. Il ne vérifie pas ce que j’enseigne, il a confiance. Et j’essaie de le faire très authentiquement depuis mon cœur. Il ne s’agit pas de me faire un nom, cela est très mondain. Ce qui m’intéresse, c’est le Dharma.

©Carole Rap
Carole Rap Journaliste économique et sociale, elle s’intéresse depuis des années à l’environnement, illustration de l’interdépendance. En pratiquant le yoga et la danse méditative, elle a découvert la richesse des voyages Lire +

Pour aller plus loin

– Site officiel d’Elizabeth Mattis Namgyel : www.elizabethmattisnamgyel.com
– Site sur Dzigar Kongtrul Rinpoche : www.mangalashribhuti.org/VDKR
– Échanges entre Dzigar Kongtrul Rinpoché et Élizabeth Mattis Namgyel au sujet du livre qu’elle a écrit, The Logic of Faith : www.shambhala.com/videos/logic-faith-elizabeth-mattis-namgyel-dzigar-kongtrul-rinpoche

Livres d’Élizabeth Mattis Namgyel :
The power of an open question : the Buddha’s path to freedom (Shambala Publications, 2011)
The logic of faith (Shambala Publications, 2018)

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