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Chérir la vie

Retrouver le sens de l’interdépendance et du respect de toute vie.

Adolescent, je parcourais des champs semblables à des tableaux de mille couleurs : nuées de papillons, de libellules, tapis de fleurs, d’herbes et de graminées. J’éprouvais un émerveillement spontané pour la beauté du monde. Aujourd’hui, dans le Parc naturel régional des Monts d’Ardèche, quelques papillons virevoltent dans leur solitude grandissante. En moins de cinquante ans, 60 % des populations d’espèces sauvages ont disparu (1). La prolifération humaine et la croissance illimitée ont dévasté une biosphère œuvrant depuis 65 millions d’années à préserver la vie. La violence de la sixième extinction massive (2) cause d’innombrables souffrances et menace l’habitabilité même de la Terre. À ce tableau funeste, s’ajoute pour moi comme pour d’autres, un sentiment d’impuissance et d’insécurité en raison de l’impasse dans laquelle nous nous sommes recroquevillés. En quoi le bouddhisme peut-il nous aider ?

La reliaison

Nous semblons nous réveiller d’un rêve collectif qui nous a fait oublier à quel point nous dépendons de la nature. L’augmentation continue de la population urbaine et des modes de vie déconnectés du rythme des saisons ont amplifié le dualisme humain/nature. Or tout existe par un jeu incessant de rapports réciproques. Dans le bouddhisme, ce jeu continu porte le nom d’interdépendance. « Dans la graine est contenu l’arbre immense qui monte au ciel, écrit Nan Shan (3). L’arbre est dans la graine, mais il est aussi dans la terre, dans l’eau et le soleil. »

Cheminer du concept d’interdépendance à la réalité de l’expérience qu’il désigne est l’un des propos de la méditation. Cette pratique nous aide à en devenir conscients.  Nous retrouvons ainsi une relation directe avec notre corps, avec la terre sur laquelle il repose, l’espace dans lequel il baigne, avec notre souffle, sans oublier la dimension archaïque de notre psychisme, celle qui ressent le lien avec les éléments, les animaux et la nature dans sa globalité.

À la lecture des enseignements du Bouddha, on peut ressentir la vie du site à l’arrière-plan : bords du Gange, bois aux essences variées, ombre bienfaisante des forêts de manguiers, parcs peuplés de daims et de gazelles, beauté de la nuit dont la pénombre éveille des senteurs exquises. Les enseignements du Bouddha disent à quel point la beauté et la qualité d’être d’un lieu participent de la pleine présence à l’instant.

La transformation intérieure appelle une réflexion sur nos actions. L’action juste découle d’un entraînement éthique fondé sur l’application de règles et de recommandations. Cet entraînement conjugue deux engagements : neutraliser les toxines mentales en nous rendant naturellement disponibles à la non-violence et à la bienveillance, stimuler nos qualités les plus nobles.

Cette vision du monde s’incarne également au Japon dans l’art des jardins zen, dont ceux de méditation qui rappellent au contemplatif sa place dans le cosmos. La poésie a su aussi l’exprimer et la peinture nous offrir la vision du monde perçu par le méditant. En Chine, aux XIIe et XIIIe siècles, l’art pictural Chan (4) va exprimer une nudité du regard privilégiant le dépouillement, en célébrant l’essentiel et la simplicité. L’art rappelle à chacun d’entre nous que l’éveil peut surgir de la contemplation d’une cascade, d’un nuage, des cerisiers en fleurs, du geste qui trace d’un seul coup de pinceau l’ensô, le cercle : lune déployant sa rondeur nue, symbole de la vacuité dans le Zen. Prendre conscience de l’interdépendance renoue le lien entre nous et la nature. Développer notre aptitude à la compassion universelle le renforce.

L’autre nom du bonheur

La transformation intérieure appelle une réflexion sur nos actions. L’action juste découle d’un entraînement éthique fondé sur l’application de règles et de recommandations. Cet entraînement conjugue deux engagements : neutraliser les toxines mentales en nous rendant naturellement disponibles à la non-violence et à la bienveillance ; stimuler nos qualités les plus nobles. Entendu ainsi l’éthique bouddhique correspond à une éthique des vertus à effet miroir : développement d’une pensée constructive donnant forme à des manières d’être favorables au respect de la vie et des êtres ; amplification de l’épanouissement personnel résultant de ce souci du monde. Les vertus comportent en elles-mêmes une « sagesse écologique » et encouragent un comportement responsable et aimant à l’égard de l’ensemble du monde vivant. Dès lors, l’action juste repose sur une intention au sens où l’énonce le Bouddha : « N’aie pas peur de faire le bien. C’est un autre nom du bonheur, un autre nom de tout ce qui nous est cher et délicieux que ces trois mots : faire le bien (5) ».

L’action sans intention

Cette approche d’un savoir-faire éthique progressif se structure autour de l’objectif de la voie : la paix du nirvâna. Ce savoir-faire atteint sa pleine maturité quand la sollicitude apporte une réponse spontanée et adaptée à la grande variété des situations rencontrées. On parle alors d’action sans intention. Cette spontanéité n’est pas un mécanisme inconscient, mais l’incarnation dans l’action de la sagesse et de l’intelligence du cœur. Dans le bouddhisme, sagesse et intelligence du cœur demeurent les deux faces d’une même médaille appelée l’esprit primordial, nature de bouddha, notre véritable nature. Pleinement accompli, le comportement éthique est ainsi l’expression naturelle de la conscience éveillée.

L’émerveillement

Je regarde le coucher de soleil teindre les Cévennes de ses derniers feux. La féerie des bleus, des roses, des vermillons et des mauves s’éteint dans la mélancolie du soir. Écho du tanpung, la saison du rougeoiement des feuilles d’érable à l’extrême nord-est de la Corée du Sud. Les massifs montagneux, les rochers, les arbres majestueux et les cascades à l’eau couleur de jade offrent aux promeneurs les joies de la contemplation. « Sans se lasser, écrit Won’gam, contempler la montagne jour après jour. Sans se lasser, écouter le chant du ruisseau. Ainsi se clarifient écoute et regard. Son et couleur enfantent la joie sublime (6) ».

Comme ce moine coréen du XIIIe siècle, nous pouvons nous aussi essayer de nous connecter à la beauté de la nature en contemplant simplement un oiseau, une fleur, le ciel, les nuages ou un arbre. Et, dans cette contemplation, devenant plus conscients de l’interdépendance des êtres et des phénomènes, nous serons conduits, à nouveau, à chérir et respecter toute vie

Alain Grosrey Docteur en littérature française et comparée, chercheur associé à l’Université d’Angers, Alain Grosrey est l’auteur d’un ouvrage de référence sur le bouddhisme, Le Grand Livre du bouddhisme (Albin Michel, Lire +

Notes

(1)  Voir WWF Rapport Planète Vivante 2018.
(2) Sixième extinction massive. L’Indice Planète Vivante (IPV) est un indicateur de l’état de la biodiversité mondiale et de la santé de notre planète. Cet indice montre un déclin global de 60 % de l’effectif des populations de vertébrés sauvages entre 1970 et 2014, soit une baisse moyenne de plus de la moitié de ces populations en moins de cinquante ans.
(3) Nan Shan est maître Chan (748-835) qui a écrit le livre Dresser des pierres. Planter des bambous (Les Deux océans, 2002).
(4) Chan : École chinoise née au VIe siècle, qui met l’accent sur la pratique assise et l’expérience directe de l’Éveil.
(5)  Itivukasutta in Le Bouddha parle d’Anne Bancroft (Kunchab, 2001).
(6)  In Les mille monts de la lune. Poèmes de Corée de Hai Ja Bang (Albin Michel, 2003).

Pour aller plus loin

• Nouvelle réalité : l’âge de la responsabilité universelle du Dalaï-Lama (Les Arènes, 2016). Le Dalaï-Lama offre ici sa contribution à la réflexion contemporaine sur les responsabilités humaines et les devoirs envers les générations futures.

• Le Bouddha est-il vert ? Conversation avec Michel Maxime Egger de Jean-Marc Falcombello (Labord et Fides, 2016). Une conversation qui remet en cause la notion occidentale d’écobouddhisme. Elle montre aussi que le bouddhisme dispose de ressources pour répondre au défi de la crise écologique.

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