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Plus de Zen dans ma vie :
apprivoiser sa colère

Elle peut être sourde, froide, explosive... Dans tous les cas, elle est toujours coûteuse en énergie émotionnelle et très souvent contre-productive. Semblable à un animal sauvage, elle peut être domptée et perdre son pouvoir de nuisance.

Identifier les croyances qui nous enflamment. Dans la tradition zen, les émotions extrêmes sont des manifestations d'attachement à des croyances, des illusions. Plus nos croyances sont nombreuses, rigides et solides, plus les illusions que l'on entretient sur soi, les autres et la vie sont tenaces. Libre de soi, libre de tout est le très beau titre français du livre de Shunryu Suzuki (voir encadré), intitulé en anglais Not always so : practising the true spirit of Zen (Harper Collins, 200). Dans ce recueil, le maître Shunryu Suziki expose les difficultés et l'infinie richesse de la méditation zen. Dans le chapitre « Retrouver l'esprit vaste », il explique que « quand nous pratiquons zazen, on ne peut dire que l'esprit vaste contrôle vraiment le petit, mais simplement que quand le petit esprit se calme, l'esprit vaste commence sa véritable activité. »

L'esprit vaste est celui de notre véritable nature, celle qui se dessine et s'impose lorsque les illusions encombrantes et trompeuses, la plupart du temps liées à l'ego, se dissipent. Parmi les illusions qui nous maintiennent dans la confusion : les croyances erronées et limitantes. Quelles sont-elles ? Les histoires que nous nous racontons sur nous ou sur les autres, pour paraître à notre avantage, pour dominer, pour nous protéger, pour nous faire prendre en charge. Ces histoires sont bâties sur des croyances. Il en existe de deux sortes : les croyances collectives, liées à une culture, une époque, et les croyances individuelles, fruits de notre héritage familial et de notre histoire personnelle. Elles nous servent de repères, nous aident à nous définir et à entrer en relation avec les autres, mais elles peuvent aussi limiter, nous enfermer dans des rôles, nous condamner à la répétition de comportements nocifs pour nous-mêmes et pour les autres. On peut reconnaître la nature et la force de ces croyances aux émotions qu'elles génèrent. Par exemple, plus notre colère est intense, plus notre attachement à une croyance est fort. Qu'est-ce qu'une croyance ? Une chose qui n'existe que dans notre esprit, notre petit esprit.

Cesser de choisir la colère

Lorsque nous sentons la colère gronder en nous, nous avons le choix de la laisser poursuivre son chemin ou de faire halte et de la questionner. Il est un adage zen qui dit que « seule la haine fait des choix », en ce sens qu'elle discrimine, opère divisions et oppositions. L'amour créé le mouvement inverse, il embrasse, englobe, réunit, unifie. La colère est pareille à la haine, elle fait des choix. Elle créé la division, la plus toxique des illusions, en nous faisant considérer une situation ou une personne comme séparée de nous, comme une ennemie. C'est parce que quelque chose ou quelqu'un vient bouleverser ma certitude, ma stabilité, que je me mets en colère. Je ne réfléchis plus, je n'analyse plus, je défends mon territoire comme un animal sauvage, et ce faisant, je dilapide mon énergie vitale et empoisonne l'air autour de moi. Nous pouvons faire le choix inverse : choisir de ne pas nourrir le tigre-colère.

Lorsque je me mets en colère, je ne réfléchis plus, je n'analyse plus, je défends mon territoire comme un animal sauvage, et ce faisant, je dilapide mon énergie vitale et empoisonne l'air autour de moi.

Cela commence par identifier et nommer cette émotion : on peut (se) dire « Je suis en colère ». Nommer permet de moins subir. Thich Nhat Hanh (1) compare la colère à un petit enfant qui réclame sa mère en criant. « Quand l’enfant crie, sa maman le prend doucement dans ses bras. Elle l’écoute et l’observe attentivement pour savoir ce qui ne va pas. Le seul fait de prendre et de tenir son enfant dans ses bras avec tendresse et amour apaise la souffrance du bébé. De même, nous pouvons prendre notre colère avec amour dans nos bras et nous ressentirons un soulagement immédiat. Nous n’avons pas besoin de rejeter notre colère. C’est une partie de nous qui a besoin d’amour et d’une écoute profonde tout comme un tout petit enfant. Une fois le bébé calmé, la mère peut voir s’il a de la fièvre ou si sa couche a besoin d’être changée. De même, quand nous avons retrouvé notre calme et notre fraîcheur, nous pouvons regarder profondément dans notre colère et voir clairement les conditions qui lui ont permis de se manifester. »

Apaiser le tigre-colère

Pour atteindre cet état de paix intérieure, rien de tel que de s'asseoir un moment avec notre tigre rugissant et essayer de le considérer comme un partenaire qui va pouvoir nous apprendre des choses sur nous-mêmes. Nous pouvons lui demander : pourquoi se met-il dans cet état ? Qu'est-ce qui le menace, lui fait peur ? Que protège-t-il ? Cette situation ou cette personne qui l'agresse lui rappelle-t-elle des situations ou des personnes qui lui ont fait du mal dans le passé ? Thich Nhat Hanh explique que la colère masquant souvent la tristesse et la peur, il est important de réfléchir ensuite au meilleur moyen de tirer profit de ce qui nous a mis en colère : repenser une relation, en finir avec un schéma de répétition, être moins dans l'ego, remettre en question ses croyances et ses certitudes en essayant d'adopter un autre point de vue que le sien. Éteindre sa colère, c'est non seulement préserver son énergie vitale et saisir l'opportunité de gagner en lucidité et calme, mais c'est aussi quitter le monde de la dualité, de la division, génératrice de haine et de souffrance

Flavia Mazelin Salvi Journaliste et auteure spécialisée en psychologie, spiritualité et développement personnel, elle a découvert le bouddhisme zen en 1983 via le livre de Taisen Deshimaru, La pratique du zen. Un choc et une inspiration, Lire +

Notes

(1) Texte extrait de Prendre soin de notre colère (villagedespruniers.net)

Shunryu Suzuki

Shunryu Suzuki (1904-1971) est l’un des maîtres les plus respectés de la lignée du grand maître Dôgen. À 53 ans, il quitte le Japon pour s’installer à San Francisco, Californie, où il fonde le Zen Moutain Center, premier monastère zen hors d’Asie. Son ouvrage Esprit zen, esprit neuf (Seuil) est une référence en Occident, où il a largement contribué à populariser le zen. Souvent confondu avec l’autre maître zen, D.T. Suzuki, il avait coutume de dire : « Lui, c’est le grand Suzuki, moi je suis le petit. »

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