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Peut-on se convertir au bouddhisme ?

Le terme de « conversion » n’est sans doute pas parfaitement adapté au bouddhisme qui propose une voie que le pratiquant emprunte librement, par choix, et qui ne cherche pas à convaincre, par la menace ou par la force le cas échéant, de la supériorité absolue de sa doctrine.

Il n’en reste pas moins que la vie du Bouddha comporte un nombre non négligeable d’épisodes de « conversion ». Les unes sont inattendues et parfois cocasses, d’autres particulièrement édifiantes. Certaines sont assez classiques et font écho aux interrogations qui avaient lancé le jeune Siddhartha dans sa quête.

Yaças, premier laïc à franchir le pas décisif en prenant le vêtement monastique, en est le parfait exemple. Issu d’une famille très fortunée de Varanasi, Yaças ne se satisfait pas de la vie aisée qui lui est offerte. Ses pas le portent un jour vers le lieu où réside le Bouddha, qui lui enseigne la doctrine et le reçoit comme disciple. Mais ses parents et son épouse s’aperçoivent de son absence. Parcourant la ville à sa recherche, son père découvre les sandales de son fils, abandonnées sur la berge d’un cours d’eau. Imaginant le pire, il s’affole. Mais le destin le conduit auprès du Bouddha. Dans un premier temps, ce dernier use de ses pouvoirs pour dissimuler le nouveau religieux aux yeux de ses proches, le temps que leur esprit s’apaise et se rende réceptif. Il peut alors leur enseigner la doctrine.

Cette première conversion revêt une grande importance, à plusieurs titres. D’abord parce que les parents de Yaças et son épouse deviennent très formellement les premiers membres laïques de la communauté. D’autre part, car en conviant le Bouddha et ses moines à venir prendre le repas du lendemain dans leur résidence, ils posent ensemble les bases d’une tradition aujourd’hui bien établie, qui autorise les religieux à accepter l’invitation d’un laïc à venir prendre un repas chez lui.

Le Bouddha et les trois Kâçyapa

Autre exemple. C’est dans les environs d’Uruvilva, le lieu même de l’Éveil, que se déroule l’une des conversions les plus spectaculaires rapportées par les textes. Trois ascètes renommés, répondant tous au nom de Kâçyapa et habituellement présentés comme des adeptes d’un culte du feu, résident alors dans les alentours, avec leurs disciples qui se comptent par centaines. Plusieurs sources rapportent que le Bouddha multiplie d’abord les prodiges. Recevant successivement la visite de plusieurs dieux hindous venus écouter ses enseignements et dont l’éclat trouble les nuits de nos renonçants. Marchant sur les eaux pour se porter à la rencontre de l’un des trois ascètes, venu le secourir en barque, le croyant menacé par une inondation. Passant une nuit entière dans une hutte hantée par un terrifiant serpent qu’il combat par le feu et par les eaux avant d’émerger au matin, portant le reptile docilement lové dans son bol à aumônes… Un dernier entretien achève de convaincre l’aîné des Kâçyapa qui demande au Bouddha de l’accepter comme disciple, aussitôt imité par les quelques 500 renonçants qui le considéraient jusqu’alors comme leur maître. La nouvelle de cette conversion inattendue se répand et le prestige qui auréolait déjà le Bouddha s’accroît considérablement.

En conviant le Bouddha et ses moines à venir prendre le repas du lendemain dans leur résidence, les parents de Yacas posent ensemble les bases d’une tradition aujourd’hui bien établie, qui autorise les religieux à accepter l’invitation d’un laïc à venir prendre un repas chez lui.

Un peu plus tard, le Bouddha retrouve, pour un court un séjour, la ville de son enfance princière, Kapilavastu, et la communauté désormais en plein essor s’y enrichit de nouveaux membres, et non des moindres : son père, le roi Shudhodhana, son propre fils le jeune Rahula qui devient le premier novice de l’histoire du bouddhisme, ainsi qu’un certain nombre de ses cousins. L’un d’entre eux, Ananda, bondit de joie lorsqu’il est désigné pour prendre la robe, en vertu d’un décret royal faisant obligation à toute famille ayant plus de deux fils de donner l’un de ses cadets à la communauté. D’un altruisme sans égal, Ananda devient le disciple le plus proche du Bouddha.

Nanda, ordonné moine malgré lui

La conversion du beau Nanda est, quant à elle, infiniment plus pittoresque et montre que le Bouddha sait, à l’occasion, se montrer particulièrement rusé. Nanda est marié, très épris de son épouse, et rien ne le destinait à une carrière monastique. Ayant été convié à prendre son repas chez lui, le Bouddha quitte les lieux en « oubliant » opportunément son bol à aumônes. Le jeune homme se précipite à sa poursuite pour lui rendre l’objet, mais répugne à le déranger, constatant que le Bouddha semble plongé dans ses pensées. Il se laisse ainsi entraîner hors de la ville et ce n’est qu’aux abords du jardin dans lequel le Bouddha et ses moines ont élu domicile que sa présence est remarquée. Sans lui laisser le temps de s’expliquer, le Bouddha s’émerveille de son zèle religieux supposé et le fait ordonner sur-le-champ. Voici Nanda devenu moine malgré lui. Un bien mauvais moine qui se languit des charmes de sa belle. Le Bouddha l’entraîne alors dans le ciel du dieu Indra pour lui dévoiler la divine beauté des nymphes célestes, et force est à Nanda de reconnaître que son épouse, si attrayante soit-elle, ne peut soutenir la comparaison. Il fait dès lors preuve d’un zèle inattendu dans sa pratique, mais l’on réalise rapidement que son unique but est d’obtenir une renaissance parmi les nymphes. Mais Nanda devient enfin un moine digne de son titre.

Cette diversité préfigure d’une certaine manière celle des nouveaux pratiquants qui, issus de milieux non bouddhistes, rejoignent aujourd’hui la communauté.

Ananda
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Véronique Crombé Conférencière des musées nationaux depuis 1987, Véronique Crombé intervient dans plusieurs musées parisiens, notamment au Musée National des Arts Asiatiques-Guimet. Elle a collaboré à plusieurs ouvrages sur les religions, le Lire +

Notes

Image de couverture : la conversion de Shudhodhana

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