Photo Roberto Frankenberg © Flammarion

Perla Servan-Schreiber :
la bienveillance au naturel

Grande journaliste de la presse féminine, Perla rencontre à quarante-deux ans son grand amour, Jean-Louis Servan-Schreiber, avec lequel elle dirigera le magazine Psychologies. Quelques années plus tard, ils fondent ensemble le magazine Clés. Depuis, elle a publié plusieurs livres consacrés à la cuisine. De cette pratique, elle a tiré une philosophie pragmatique qu’elle partage dans ses ouvrages. À soixante-quinze ans, elle éclate d’une joie de vivre et d’un rayonnement qui surprend. Ses mots simples viennent de loin, de son amour pour l’existence et les êtres. Rencontre avec une femme qui ne s’est pas convertie au bouddhisme, mais qui en émet le rayonnement par une bienveillance chevillée au corps.

Qu’est-ce qui vous a poussé à faire des retraites de silence avec Arnaud Desjardins dans son monastère ?

Alors que j’étais épuisée, mon ami Marc de Smedt m’a suggéré d’aller dans l’ashram d’Arnaud Desjardins à Hauteville, en Ardèche. Un lieu coupé du monde où l’on vit en silence. J’ai été enchantée de cette expérience ; on y croise tous les jours des personnes dont on ignore tout. C’est le symétrique inverse de notre vie. Beaucoup de gens en souffrance y venaient, ce n’était pas mon cas. J’étais juste épuisée et ce silence m’a comblée. J’ai tellement aimé ce séjour que j’y suis allée chaque année jusqu’à la mort d’Arnaud.

Pour vous, la souffrance est-elle une « éveilleuse » à une autre réalité ?

Même si je ne l’ai pas ressenti dans mon propre chemin de vie, j’observe que la souffrance est une éveilleuse. Notamment face à la maladie, le cancer surtout. Je vois et j’entends des transformations profondes dans la vie des êtres après un cancer. Peut-être que quand on touche à la réalité de la mort, qu’elle devient possible, on apprend à savourer un ciel bleu, les fleurs aux couleurs chatoyantes, la bienveillance de certaines personnes dans notre entourage. Le prisme à travers lequel on regardait la vie change. Ce ne fut pas mon cas, car j’avais déjà ce regard avant d’avoir un cancer.

Vos dix minutes de silence quotidiennes sont-elles reliées à votre expérience auprès d’Arnaud Desjardins ?

Je méditais avant. Mon mari méditait. Pour moi, c’était une bizarrerie. Un jour pourtant, je me suis assise à côté de lui et j’ai médité. C’est un moment où je prends le temps de me poser dans une posture que j’essaye de tenir le mieux possible. Elle est à la fois tenue et souple. J’aime la droiture, les êtres qui se tiennent droits, sans être raides. Chacun a une posture dans la vie. C’est ça qui nous tient, nous lie et nous permet de repartir du centre de nous-mêmes. Je n’attends rien d’autre de la méditation.

Votre façon de cuisiner s’approche de ce qu’enseignait maître Dôgen. Éprouvez-vous cette sensation de réaliser un peu l’esprit de la voie en retroussant vos manches ?

Les instructions d’un cuisinier zen de Dôgen est mon livre de chevet. Pour moi, la cuisine est une méditation. Elle me permet de me recentrer instantanément en me concentrant sur une seule chose. Je cuisine toujours pour quelqu’un. Faire la cuisine quand on est seul, et c’est le cas de beaucoup d’hommes et de femmes, doit être très difficile. Deux phrases ont une résonance profonde dans ma vie. Celle de Dôgen : « La fonction de chef ou de responsable, quel que soit le domaine de l’activité, y compris celle de cuisinier, requiert trois qualités : joie de vivre, bienveillance et grandeur d’esprit ». Et celle de Swami Prajnanpad : « Vivre, c’est l’acceptation joyeuse de la réalité ».

Quels sont les enseignements de Swami Prajnanpad qui résonnent le plus dans votre vie ?

J’ai découvert son travail grâce à Arnaud Desjardins. Quand il a rencontré ce maître, il a tout quitté pour rester auprès de lui pendant huit ans. Ce furent des années très dures, mais elles ont changé sa vie. Ce que j’ai découvert de plus puissant sur ce maître vient du philosophe André Comte-Sponville dans son essai De l’autre côté du désespoir que je recommande à tous. Néanmoins, pour moi, l’enseignement qui reste le plus fort et qui se trouve désormais au cœur de ma vie est cette acceptation joyeuse de la réalité dont parle Prajnanpad. Mon existence est posée sur ces trois piliers : acceptation, joie et réalité.

Cette acceptation joyeuse de la réalité vous aide-t-elle à vivre cette notion d’impermanence si essentielle dans le bouddhisme et que vous semblez épouser facilement du haut de vos soixante-quinze ans ?

J’ai cette grâce de n’avoir pas du tout peur de la mort ni aucune interrogation à son sujet. J’ai donc une relation au temps toute particulière. J’ai la notion de l’heure puisque j’ai dirigé des entreprises, mais à l’instar de mes origines marocaines, je laisse le temps couler. Au Maroc, on pouvait passer cinq heures à prendre le thé, on allait au hammam pour une journée entière.

« Aimer une personne, c’est aimer ce que l’on perçoit comme positif chez elle, mais aussi accepter ce qui est négatif chez chacun d’entre nous. »

Je ne songe pas à ce qui va se passer demain. Chaque jour peut être le dernier. Vieillir n’est pas un problème pour moi. Si j’ai fait de la chirurgie esthétique, ce n’est pas pour rester jeune, mais pour garder la joie sur mon visage en estompant les rides de grande tristesse. Mon corps a changé, mais je m’en occupe. Je vieillis dans la joie.

Qu’est-ce qui vous aide à rendre la vie plus belle ?

J’ai installé dans ma vie des rituels quotidiens qui m’aident à toucher à une forme de transcendance. Je les fais en conscience. Nous sommes très éparpillés dans nos vies, alors que, quels que soient notre âge, notre situation sociale, notre genre de vie, on a besoin de trouver des moments d’activité régulière que l’on s’offre. Par la cuisine, je crée du lien, pas seulement des recettes. Toucher des légumes et des fruits est une façon d’être en rapport avec la terre et le vivant. Les transformer et les partager ensuite pour que les êtres qui m’entourent soient heureux, c’est formidable. Je ne connais rien qui me donne une plus grande joie.

Ces dix minutes de méditation quotidienne vous aident-elles à toucher du doigt cette transcendance dont vous parlez ?

Le mystère a une place fondamentale dans ma vie. J’ai dirigé avec mon mari pendant des années Psychologies magazine, j’ai suivi une psychanalyse pendant dix ans, donc chercher à comprendre m’a occupé pendant de longues années. Puis j’ai réalisé que ce qui était essentiel à ma vie, c’est-à-dire aimer, était pour moi un mystère total. J’aime ce mystère. Je ne peux pas dire pourquoi j’aime quelqu’un et je suis heureuse de ne pas pouvoir le dire. Aimer une personne, c’est aimer ce que l’on perçoit comme positif chez elle, mais aussi accepter ce qui est négatif chez chacun d’entre nous.

La bienveillance semble être au cœur de votre vie. C’est aussi une valeur essentielle dans le bouddhisme. Comment la mettez-vous en pratique dans votre vie ?

Du matin au soir, ma préoccupation principale est de faire du bien à ceux qui m’entourent. Je suis sur Terre pour aider, aimer, faire rire, faire à manger pour les autres. Je ne serai rien sans les autres.

Ce désir de faire du bien serait-il le secret de votre joie de vivre ?

J’ai eu la chance de voir ma mère toujours heureuse de partager et donner, même si elle n’a pas eu la vie qu’elle aurait aimé avoir. Quoi qu’il arrive, elle donnait de la joie par son rire et ses gâteaux. Cette joie de vivre vient de mes gênes et de ma détermination à révéler la plus belle part de moi-même. Développer l’écoute, essayer de tempérer le jugement et dire « oui » d’abord. Éliminer tout ce qui parasite une joie de vivre.

Quel message aimez-vous transmettre ?

Chacun d’entre nous est beaucoup plus riche en joie qu’il ne le pense. Tout le monde peut développer cette joie inhérente à l’être. Peut-être plus difficilement seul. Mais quand on fait la cuisine, on n’est jamais seul

Blanche de Richemont Philosophe de formation, voyageuse infatigable, journaliste, écrivain et conférencière, Blanche de Richemont est notamment l’auteur d’Éloge du désert et Éloge du désir (Point Seuil, 2016), Le souffle du Lire +

Chronique Ce que la vie m’a appris

Perla Servan-Schreiber réalise deux exploits : à soixante-quinze ans, elle aime la vie et son mari follement. Après trente ans de vie commune, elle parle de son homme comme une jeune amoureuse. Et évoque la vieillesse avec enthousiasme. Cette force de vie, cet élan, cette gourmandise face à chaque jour qui passe font d’elle une référence. Beaucoup de femmes en quête de conseils, d’un nouveau regard et d’un peu de sagesse pragmatique pour avancer dans la vie avec plus de joie et de sérénité se tournent vers elle. De plus en plus. Perla Servan-Schreiber leur répond avec honnêteté à travers ces pages. Elle se livre, montre les failles, les désirs, les éclats de rire… Son témoignage, unique, nous va droit au cœur par sa simplicité. Et nous touche d’autant plus qu’elle dit, d’emblée, n’avoir rien fait d’exceptionnel si ce n’est être heureuse avec l’homme de sa vie et avoir partagé avec lui de magnifiques moments. Avoir créé avec lui les magazines Psychologies et Clés, étant l’un d’entre eux.

Perla a beaucoup lu, rencontré des personnes « éveilleuses » de sens, connu des moments de découragement, des deuils, des remises en causes… Et tout cela lui a permis d’aller vers une simplicité d’être qui fait sa lumière. Tout au long du livre, elle lance un grand « oui » à la vie avec une vigueur et une foi qui lui confèrent cet enthousiasme et ce rayonnement si rares aujourd’hui. Elle avoue néanmoins souffrir parfois dans son corps. Juste deux lignes qu’elle noie dans ce lien puissant avec l’existence qu’elle saisit chaque matin dès l’aube.

Du haut de ses soixante-quinze ans, Perla Servan-Schreiber marche, médite et cuisine tous les jours. Elle aime, elle écoute, écrit, partage, rayonne. Tout est là. Des citations magnifiques viennent éclairer ces pages qui se lisent comme une chanson douce qui nous accompagne, un sourire au bord des lèvres.

Ce que la vie m’a appris de Perla Servan-Schreiber (J’ai Lu, 2017)

B.d.R.

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