©DR

Gyaltsèn Lhamo :
nonne et grande méditante

Un de mes maîtres me parlait souvent de l'une de ses maîtres, exilée en Inde puis rentrée au Tibet vers 1982. Non, les "e" ci-dessus ne sont pas des fautes d'accord. Si j'ai mis le féminin, c'est parce que Gyaltsèn Lhamo est une femme. Une nonne qui a beaucoup de disciples, religieux et laïcs, et non au Moyen-Âge, mais de nos jours !

Gyaltsèn Lhamo est née dans le centre du Tibet dans les années 1920. Comme nous n’avons pas eu de ses nouvelles depuis son retour au Tibet, nous ne savons si elle vit encore ou non. Mariée contre son gré, après avoir eu un bébé mort en bas âge, elle resta alitée des années durant, terrassée par une maladie dont aucun remède ni aucun rituel ne venaient à bout. Jusqu’à la venue de Kangyour Rinpoché, lama respecté de Drépoung Loséling. Selon les usages, tous les autres membres de la maisonnée s’étaient rassemblés à l’extérieur pour accueillir le haut dignitaire avec les honneurs. Alors qu’ils s’inclinaient devant le maître, encore assis sur son cheval, qui leur accordait la bénédiction traditionnelle en apposant ses mains sur leur tête inclinée, à la surprise générale, la jeune Gyaltsèn Lhamo survint, cheveux en bataille et robe de travers, le teint grisâtre. C’était la première fois qu’elle se levait depuis des mois. La stupéfaction fut à son comble quand le grand lama ôta son chapeau et se pencha pour toucher de son front… le front de la malade, d’égal à égal ! Après qu’elle eut repris des forces, Gyaltsèn Lhamo annonça à sa famille sa décision de se retirer dans une grotte de montagne pour méditer. Sa mère, fort impressionnée par ce qui s’était passé avec Kangyour Rinpoché, décida de l’accompagner pour la servir. Dès lors, notre yogi tibétaine se consacra à la pratique sans jamais accorder la moindre importance au côté matériel. Sa jupe était tellement rafistolée qu’il devenait impossible de distinguer le tissu d’origine des multiples pièces rapportées.

L’émanation de Dulzin Takpa Gyaltsèn ?

Assez curieusement – à nos yeux d’Occidentaux pas toujours bien informés -, ce n’est qu’après avoir effectué une longue retraite tantrique de trois ans et demi que Gyaltsèn Lhamo reçut l’enseignement du Lamrim de Guéshé Nyima, moine érudit du monastère de Ganden Jangtsé, qui se retira à son tour dans un ermitage après l’exil de 1959. Pour recevoir cette transmission, Gyaltsèn Lhamo avait invité Guéshé Nyima “chez elle” – une grotte dans la région du Phénpo, non loin de Lhassa à l’échelle tibétaine. C’était dans les années 1954-1955.
Au Tibet comme en Inde, Gyaltsèn Lhamo était souvent sollicitée pour effectuer des divinations, car elle était considérée comme ayant réalisé au minimum les pouvoirs de clairvoyance, qui sont consécutifs à l’obtention du calme mental (shamatha), tant les réponses qu’elle donnait tombaient juste.
 Vivant de rien, elle utilisait les offrandes qu’elle recevait pour faire le don sous ses différentes formes, surtout le don du Dharma, c’est-à-dire de l’Enseignement.

Gyaltsèn Lhamo utilisait les offrandes qu’elle recevait pour faire le don sous ses différentes formes, surtout le don du Dharma, c’est-à-dire de l’Enseignement.

Aux débuts de l’exil en Inde, quand les réfugiés manquaient de tout, ce fut elle qui invita pour la première fois Kyabjé Trijang Dorjéchang, tuteur junior de Sa Sainteté le Dalaï-Lama, au camp de Bylakuppe, où elle habitait, et qui prit en charge tous les frais pour organiser l’Enseignement du Grand Lamrim qu’il dispensa alors à sa requête. Elle invita ainsi à Bylakuppe de nombreux autres lamas, dont Zong Rinpoché, pour enseigner bien sûr. Par ailleurs, elle fit ériger de grandes statues, qu’elle offrit à des monastères.
Chaleureuse et disponible, elle était d’une extrême humilité, mais ses qualités étaient telles qu’elles ne pouvaient échapper à ceux qui avaient la chance de la rencontrer. Un grand lama guelugpa laissa un jour échapper une petite phrase laissant entendre qu’elle était une émanation de Dulzin Takpa Gyaltsèn, disciple de Djé Tsongkhapa (1357-1419) et spécialiste du Vinaya, la Règle monastique

Marie-Stella Boussemart Nonne gelugpa membre de la Congrégation Ganden Ling, fondée par le Vénérable Dagpo Rinpotché, auprès duquel elle étudie depuis 1973 et auquel elle sert d’interprète francophone depuis 1979. Détentrice d’un Lire +
Liker, Partager !

Ces sujets peuvent vous intéresser

Nishijima Roshi

Pierre Taïgu Turlur, disciple de Mike Chodo Cross et successeur dans la lignée de Nishijima Roshi, propose ici une courte biographie du...

Shuksép Jetsun : femme et grand maître du XXe siècle

Dans l’imaginaire collectif, l’univers religieux est généralement très masculin. Les hommes semblent les seuls à être en capacité ...

Ashoka : le bouddhisme au pouvoir

Premier unificateur de l’Inde, l’empereur Ashoka fut aussi le premier à associer bouddhisme et politique.