©Carole Rap

Montpellier fête le Nouvel An laotien

Pour célébrer Pi Maï, l’entrée dans l’année 2562 (1), la pagode laotienne de Montpellier a ouvert ses portes à tous ceux qui apprécient cette tradition autant spirituelle que festive. Des centaines de personnes d’origine laotienne s’y sont retrouvées dans la bonne humeur et le partage, mais aussi plusieurs dizaines d’Occidentaux, attirés par la joyeuse sérénité des lieux.

En franchissant le portail de la pagode (2), en ce dimanche 14 avril 2019, le souvenir d’être à Montpellier s’efface. Au nord, un élégant édifice de bois orné de dorures et coiffé de toits effilés puise son inspiration dans le temple bouddhiste Vat Xieng Thong de Luang Prabang, ancienne capitale royale au nord du Laos. Il est réservé aux moines. Au sud, dans une vaste salle de prières, des statues de bouddha et des fleurs multicolores. Entre les deux, des centaines de personnes aux traits asiatiques déambulent paisiblement dans la fraîcheur matinale. La cérémonie religieuse se déroule à l’air libre. Deux moines vêtus de leur tunique orange psalmodient des prières en pali (3). L’assistance murmure, les mains jointes. Des visages occidentaux apparaissent çà et là, tout aussi recueillis. Puis vient le moment où la foule s’étire en une longue file pour rendre hommage aux bonzes. Chaque visiteur serre dans ses bras un récipient argenté ou doré, bol à aumônes empli d’offrandes destinées aux religieux : des avocats, des agrumes, des bananes, du riz… Et des bouteilles d’eau.

Pi Maï est aussi la fête de l’eau. Mi-avril, pic de la saison chaude dans leur pays, les Laotiens lavent tout : leur maison, les Bouddhas et leurs péchés. La tradition s’est exportée en Occident. Enfants et adultes s’amusent à verser de l’eau sur les statues alignées devant le temple pour l’occasion. En contrebas, les fidèles déposent leurs souhaits au cœur d’un stupa de sable, sous forme de petites banderoles marquées des signes du zodiaque. Bientôt, l’orchestre se met à jouer et deux femmes en tenue colorée esquissent tour à tour des mouvements de danse traditionnelle. Le déjeuner est offert par les organisateurs. Dans une ambiance bon enfant, plus de 500 personnes attendent de se faire servir un bol de nouilles, un peu de riz gluant, quelques légumes, peut-être un morceau de poulet. Une douce saveur sucrée-salée nous renvoie en Asie. Pour Bounhéng Saignavongsa, président-fondateur de l’association laotienne du Languedoc-Roussillon depuis 1992, maître d’ouvrage de la construction de ce centre, « le bouddhisme est beaucoup plus une philosophie qu’une religion. C’est une façon de vivre. Au Laos, la majorité de la population est née bouddhiste (de la branche theravada, NDLR). Elle se rend à la pagode parce que c’est la tradition, parce que les parents avaient déjà cette habitude. On y va pour faire des dons, pour offrir les repas aux moines, pour rencontrer des gens. La pagode a un caractère social, culturel, artistique. Le moine a beaucoup de pouvoir moral. Les gens lui exposent leurs problèmes juridiques, de santé ou de famille et écoutent ses conseils. Ils rentrent chez eux contents et réconciliés. »

Un havre de sagesse

Un autre moment fort des cérémonies se déroule ensuite en présence des deux moines qui récitaient les prières un peu plus tôt. Chaque fidèle attend son tour pour déposer devant eux une robe neuve de couleur ocre, soigneusement pliée. « En donnant aux saints, nous donnons à nos défunts. Tout a un sens », assure une fidèle. « Vous allez voir le prêtre. Vous faites un vœu. Il prie pour vous. Il vous noue un bracelet. Vous devez le porter jusqu’à ce qu’il se détache et votre vœu se réalise », croit savoir une Occidentale qui revient chaque année, des étoiles dans les yeux. Stéphane, 42 ans, garde depuis un an sa petite cordelette de tissu autour du poignet gauche : « On sent qu’on a une bénédiction, même si on n’en connaît pas trop la signification ». « De plus en plus d’amis d’origine européenne et non bouddhistes fréquentent la pagode parce qu’ils s’y sentent bien », confirme Bounhéng Saignavongsa. C’est le cas de Fabienne, 58 ans. Elle se rend une fois par mois à la pagode. Bien qu’elle accomplisse les rituels d’offrandes et les prières, elle ne se considère ni bouddhiste ni pratiquante. Elle vient « pour la sagesse ». « Les Laotiens sont imprégnés dès leur plus jeune âge de cet état d’esprit que nous, nous essayons d’acquérir maintenant », assure Michel, qui a vécu six ans dans ce pays et épousé l’une de ses habitantes.

« La pagode a un caractère social, culturel, artistique. Le moine a beaucoup de pouvoir moral. Les gens lui exposent leurs problèmes juridiques, de santé ou de famille et écoutent ses conseils. Ils rentrent chez eux contents et réconciliés. » Bounhéng Saignavongsa

Le soleil se montre enfin. Les jeunes en profitent pour s’asperger d’eau. Juchée sur un palanquin, une statue de Bouddha dorée est portée par des adultes qui lui font faire trois tours du temple. Elle est suivie par la foule en joie. Jean-Christophe Marchal observe la procession en souriant. Cet architecte français a vécu à Luang Prabang au milieu des années 90, pour travailler à l’inscription de la ville au patrimoine mondial de l’UNESCO. Puis il a participé à la construction d’un temple à Vientiane. C’est là qu’il a effectué sa première retraite Theravada. La méditation a fait de lui un autre homme. « Tu ne fais rien, tu ne penses rien, tu médites. Pour moi qui étais occidental et qui réfléchissais non-stop, je suis ressorti comme si j’étais un nouveau-né. Je n’avais plus envie de poursuivre dans le business ; au contraire, j’avais envie d’observer, de faire de la poterie, de reprendre le dessin », se souvient-il. Quand Jean-Christophe rentre en France, c’est bénévolement qu’il accepte d’accompagner le projet de Bounhéng : bâtir une pagode au cœur de Montpellier. Depuis 2004, plus d’un million et demi d’euros ont déjà été investis dans ce vaste chantier, grâce aux dons venus de toute part. Mais il reste encore des travaux à mener à bien pour que ce havre de paix puisse accueillir régulièrement du public. En attendant d’autres dons, l’enceinte laotienne ouvre son cœur un dimanche par mois à l’occasion de fêtes religieuses. Et à la mi-avril pour célébrer Pi Maï

Carole Rap Journaliste économique et sociale, elle s’intéresse depuis des années à l’environnement, illustration de l’interdépendance. En pratiquant le yoga et la danse méditative, elle a découvert la richesse des voyages Lire +

Notes

(1) Le terme pagode désigne l’ensemble du centre laotien : le terrain, le temple et la salle de prière.
(2) L’année 2562 correspond au calendrier bouddhiste utilisé en Asie du Sud-Est, qui débute en 543 avant J.-C., date estimée du parinirvâna du Bouddha.
(3) Pali : langue indo-européenne parlée autrefois en Inde et dans laquelle sont conservés les premiers textes bouddhiques. Le pali est utilisé comme langue liturgique dans le bouddhisme theravada.

Laver les bouddhas (©C.R.)
Transport du bouddha (©C.R.)
Les moines reçoivent les fidèles (©C.R.)
L'offrande de tuniques (©C.R.)
L'offrande du repas aux moines (©C.R.)
Bounheng Saignavongsa (©C.R.)
Stupa de sable (©C.R.)
Intérieur du temple (©C.R.)
Salle des prières (©C.R.)
JC Marchal (©C.R.)
Une danseuse traditionnelle (©C.R.)

Une fête de purification

Héritage bouddhiste, le Nouvel An laotien, appelé Pi Maï, est célébré chaque année entre le 13 et le 16 avril. Au Laos, ces dates correspondent à la période la plus chaude de l’année ainsi qu’au retour de la saison des pluies. Pi Maï est également la fête de l’eau. C’est le grand nettoyage, matériel et symbolique. Les habitants se rendent dans les pagodes pour y faire des offrandes et purifier leurs péchés. Ils arrosent d’eau lustrale les statues de Bouddha, sans oublier de s’asperger mutuellement ! Les festivités peuvent s’étendre sur une semaine, avec trois jours particuliers : le jour d’adieu à l’année qui se termine, le jour intermédiaire et le jour inaugurant la nouvelle année.

C.R.

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