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Mila Khyentsé Rinpoche :
le bouddhisme face au changement climatique, un autre regard – 1ère partie

Issu d’une famille française, Mila Khyentsé Rinpoche s’est engagé dans la pratique de la méditation et du bouddhisme dès l’adolescence. Après des études en archéologie et en tibétologie, il a mené une carrière d’enseignant chercheur à l’Inalco Sorbonne pendant plusieurs années. C’est au cours de ses voyages au Tibet qu’il a été reconnu comme Tulku par plusieurs maîtres, en particulier un maître du Dzogchen et du bouddhisme tibétain, Tertön Lobsang Dargyé Rinpoché, qui l’a intronisé comme régent-détenteur (1) de sa lignée. Aujourd’hui, Mila Khyentsé Rinpoche se consacre à l’enseignement du bouddhisme et du Dzogchen en Europe, en Asie et aux États-Unis.

Les impacts du changement climatique sont de plus en plus difficiles à gérer pour les humains. Quelle est votre position sur ce sujet ?

Il nous faut accepter que nos modes de vie actuels soient impactés durablement. Dans ma jeunesse, il y avait des oiseaux et des insectes partout. Mais aujourd’hui où sont-ils (presque) tous passés ? Vous me direz que c’est dû aux pesticides. Certes, mais nous avons oublié que nous faisons partie intégralement d’un système naturel complexe et délicat. La moindre variation quelque part entraîne des changements partout. C’est le principe d’interdépendance des phénomènes cher au Bouddha. Il nous faut donc observer de façon réaliste les bouleversements qui affectent le monde et donc nous-mêmes, et envisager une action à court terme, sans tomber dans le catastrophisme. Il est important, selon moi, de garder la tête froide, car c’est cela qui est efficace pour faire face à toute menace, tout problème pouvant nous affecter.

Le bouddhisme enseigne que les phénomènes n’existent pas par eux-mêmes. Le savoir peut-il changer notre manière d’envisager cette réalité ?

Il faut faire attention ici à l’extrémité des vues. Certes, le Bouddha a énoncé que le soi et les phénomènes sont dénués fondamentalement de nature propre, c’est ce que l’on nomme la Vérité absolue, cela ne veut pas dire qu’ils n’existent pas d’un point de vue relatif, c’est ce qui est défini comme la Vérité relative. L’existence relative des phénomènes dépend de causes et de conditions, fonctionnant en interdépendance. Si nous laissons les choses se détruire, nous sommes responsables. La compassion, l’un des piliers fondamentaux de l’enseignement du Bouddha, doit nous inciter à nous battre pour préserver les bonnes conditions que nous avons à l’heure actuelle. Ceci est important.

« Pourquoi le Bouddha a-t-il pris la ferme décision d’atteindre l’Éveil ? Parce qu’il savait qu’en tant qu’être sensible, il était en train de rêver, de vivre une illusion. Il a décidé au contraire de vivre réellement, c’est-à-dire de se réveiller et de regarder sa nature directement, sans filtre ni fard. »

Un autre argument-raccourci « bouddhiste » que l’on entend parfois au sujet de l’évolution climatique est « l’impermanence ». Puisque tout est impermanent, que tout se transforme et disparaît, alors à quoi bon se battre puisqu’in fine, nous allons mourir ? Ou encore, pourquoi essayer de changer les choses puisqu’elles changent déjà d’elles-mêmes ? Bien sûr que tout change et évolue, dans notre civilisation. Pour autant, n’y a-t-il aucune inflexion possible dans la structure même de l’impermanence ? Bien sûr que si. Sinon, cela signifierait que le Bouddha aurait effectué ses années d’ascèse et d’entraînement pour rien, sans volonté de sortir du cycle de la souffrance et sans pouvoir transmettre ensuite le chemin pour le faire… De la même façon, nous pouvons influer maintenant sur les possibilités de ce qui nous attend dans cinq, dix, vingt ans… Ce qui vaut pour nous vaut pour tous et pour la Terre. Nous pouvons faire quelque chose et il est temps de tous s’y mettre !

Face à ces dangers et ces événements qui affectent les êtres vivants, comment accueillir l’angoisse et comment conserver la sérénité, la clarté ?

Cela dépend en premier du tempérament de chacun. Néanmoins, il est important de réfléchir à deux réalités fondamentales énoncées par le Bouddha : l’impermanence et la précieuse existence humaine. Tous les phénomènes (composés) ne sont pas permanents, rien ne peut durer… Nous-mêmes, nous allons mourir un jour et il est vain d’entretenir un faux espoir sur le fait que tout puisse demeurer tel quel, sans aucune variation ni transformation. Si nous poussons un peu la réflexion sur la mort, la fin de toute chose, l’impermanence, nous sommes très surpris, car nous nous attendons à ce que cela sape notre force, nous déprime… Pourtant, c’est l’inverse qui se passe : cette analyse nous montre la préciosité de la vie. Nous réalisons qu’elle est extrêmement précieuse. Cela nous aide à nous battre pour ce qui est essentiel et à abandonner ce qui est plutôt secondaire. En même temps, cette pensée nous fait prendre conscience de la force et des aptitudes que nous possédons en tant qu’être humain. Cette capacité est une véritable et grande bonne nouvelle, car nous pouvons décider de nous battre pour que les conditions dans lesquelles nous évoluons n’empirent pas (trop). Les animaux n’ont aucun choix dans le changement du climat et des conditions de vie. Ils ne peuvent que subir.

Il ne s’agit pas ici de nous rassurer et, j’ai envie de dire, il ne faut surtout pas se rassurer ! Nous avons trop souvent confondu dans les décennies passées, bien-être, confort et léthargie – et peut-être le faisons-nous encore un petit peu… Il faut se réveiller avant qu’il ne soit trop tard et prendre la ferme décision de faire quelque chose pour son propre bien et le bien de tous – même si c’est à une petite échelle, car aucune action juste n’est insignifiante. Pourquoi le Bouddha a-t-il pris la ferme décision d’atteindre l’Éveil ? Parce qu’il savait qu’en tant qu’être sensible, il était en train de rêver, de vivre une illusion. Il a décidé au contraire de vivre réellement, c’est-à-dire de se réveiller et de regarder sa nature directement, sans filtre ni fard. Il en est de même pour nous : nous avons peur de souffrir ou de disparaître avec tous les changements qui se profilent ? Tant mieux, c’est ce qui pourra donner naissance à une réelle motivation : celle de préserver la vie sous toutes ses formes en trouvant des solutions conscientes. Cette clarté nous aidera à développer la fermeté d’intention, cruciale pour notre stabilité dans ce qui nous attend.

Carole Rap Journaliste économique et sociale, elle s’intéresse depuis des années à l’environnement, illustration de l’interdépendance. En pratiquant le yoga et la danse méditative, elle a découvert la richesse des voyages Lire +

Notes

(1) Personne ayant pour mission de transmettre l’enseignement propre à la lignée dont il est détenteur.

Pour aller plus loin

• Green Buddhism, Practice and Compassionate Action in Uncertain Times de Stéphanie Kaza (Shambhala, Boulder, 2019)
• La Symphonie de la vie, conscience et environnement
de Pierre Rabhi (Poche, 2017)
• Vers la sobriété heureuse
de Pierre Rabhi (Actes Sud, 2010)
• Plaidoyer pour l’altruisme, la force de la bienveillance
de Matthieu Ricard (NiL, 2013)
• Petit manuel de résistance contemporaine de Cyril Dion (Actes Sud, 2018)

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