©Thierry Falise

Ma Ba Tha :
les visages du bouddhisme radical birman

Galerie de portraits de fidèles de Ma Ba Tha.

« Dans notre pays, vous n’êtes qu’une putain. » Cette insulte, lancée en 2015 par Wirathu lors d’un discours à Yangon devant plusieurs milliers de personnes, visait la Coréenne Yanghee Lee, rapporteur spécial des Nations Unies sur les droits humains en Birmanie, qui avait critiqué un projet de loi discriminatoire envers les non-bouddhistes. C’est l’une des innombrables provocations qui ont fait de ce bonze le visage le plus connu du radicalisme bouddhique birman.

Lorsqu’il est apparu en 2011 sur la scène médiatique, Wirathu, âgé alors de 43 ans, sortait à peine de prison où il venait de passer huit ans pour incitation à la violence contre la minorité islamique. Dès son élargissement, chargé d’une des vingt classes d’enseignement bouddhique au monastère Masoeyein à Mandalay, il a lancé avec des collègues le mouvement 969. Cet homme au visage poupin et au sourire charmeur dégage un indéniable charisme qui lui a permis de séduire et de fidéliser des foules d’admirateurs inconditionnels. En 2015, comme le rapporte L’Express, lors d’un prêche devant des centaines de personnes à Meiktila, au centre du pays, il se faisait vivement applaudir en déclarant : « Vaut-il mieux se marier avec un chien ou avec un musulman ? Un chien, car contrairement au musulman, un chien ne vous demandera jamais de changer de religion… »

Sitagu Sayadaw, un des moines les plus influents et populaires du pays et vice-président de Ma Ba Tha
©DR

Wirathu, le « Bin Laden birman »

Les raisons de la sortie aussi soudaine de l’anonymat de Wirathu n’ont jamais été éclaircies. Des observateurs aguerris de la scène birmane avancent qu’il a, durant ses années d’incarcération, été « conditionné » par une faction extrémiste de la junte birmane sous la houlette de Aung Thaung, qui fut général et ministre de l’Industrie – ce qui lui permit de devenir multimillionnaire -, avant d’être élu au parlement en 2010. Aung Thaung aurait fait plusieurs visites à Wirathu dans sa cellule. Ce dernier, interrogé par L’Express, ne dément pas : « Il s’agissait simplement de visites de courtoisie, rien de plus ». Aung Thaung, décédé en 2015, avait été placé un an auparavant sur une liste noire du gouvernement américain pour « encouragement à la violence, l’oppression et la corruption ».

Le parcours de Wirathu, qui en 2012 parlait de lui comme du « Bin Laden birman », n’est ensuite qu’une succession de provocations condamnées par le Sangha et de nombreux Birmans, mais jamais – ou avec mollesse – par le Ma Ba Tha. En octobre 2019, accusé de sédition pour avoir prononcé un discours antigouvernemental et sous le coup d’un mandat d’arrêt, il est en fuite.

D’autres moines membres de Ma Ba Tha se sont engagés un peu partout dans le pays sur les traces radicales de Wirathu. Parmi les plus connus se trouvent Ashin Vimala Buddhi, abbé d’un temple de l’État Mon et secrétaire général de l’association, ainsi que Ashin Kawi Daza, à la tête d’un temple de l’État Karen, lui aussi associé au mouvement 969.

« Vaut-il mieux se marier avec un chien ou avec un musulman ? Un chien, car contrairement au musulman, un chien ne vous demandera jamais de changer de religion… » Wirathu

Plusieurs personnalités qui s’étaient fait connaître auparavant pour de nobles raisons ont rejoint le mouvement. Parmi elles, Ashin Sopaka, 42 ans, qui avait fui la dictature en 2001 pour se réfugier dans plusieurs pays asiatiques puis en Allemagne. Après avoir été l’un des meneurs de la révolte des moines en septembre 2007, il avait parcouru le monde en organisant des marches pour la paix et fondé en Thaïlande des projets pour des réfugiés birmans vivant sur une décharge municipale. Lors de son retour en Birmanie en 2011 il avait mené des manifestations appelant notamment à la « libération des détenus politiques » puis rejoint Ma Ba Tha, dont il est devenu un porte-parole virulent. Nul ne sait ce qui a poussé cet homme, apparemment pétri d’empathie et de tolérance, à devenir un militant ouvertement islamophobe. « Nous ne leur donnerons jamais de terre. Même pas un pouce. Ce sont des gens qui veulent en tuer d’autres », déclarait-il en 2012 à CBS News au sujet des Rohingyas, au lendemain d’une nouvelle vague de violence qui les visait.

Un novice birman devant un panneau sur des atrocités prétendument commises par des musulmans sur des bouddhistes.
©Thierry Falise

Dérapages

La personnalité la plus ambiguë de Ma Ba Tha est Sitagu Sayadaw (connu aussi sous le nom de Ashin Nyanissara). Réputé pour ses projets philanthropiques et son travail d’enseignement du dhamma – ce qui lui a valu d’obtenir le prestigieux titre d’Agga Maha Pandita, l’un des plus honorifiques du bouddhisme theravada -, cet homme de 82 ans est considéré comme l’un des moines bouddhistes les plus influents et respectés non seulement en Birmanie, mais aussi à l’étranger où il est souvent invité. Depuis qu’il a accepté la vice-présidence de Ma Ba Tha, il semble évoluer dans une délicate position d’équilibriste, exprimant par exemple lors de conférences de l’association son soutien à ses objectifs tout en affirmant n’y jouer aucun rôle formel. À plusieurs reprises, il a aussi tenu des propos qui ont beaucoup choqué, y compris parmi certains de ses disciples. En novembre 2017, devant des officiers de l’armée birmane, il citait un passage du Mahavamsa, poème épique du Ve siècle, qui au mieux pouvait être interprété comme une absolution, au pire une justification du fait pour un soldat de tuer un autre être humain. Plus récemment, en juillet 2019, parlant de l’inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO du site archéologique bouddhique de Bagan, il a accusé le gouvernement birman d’avoir cédé ce patrimoine à une organisation financée par l’Organisation de la Coopération Islamique (OCI). « Comment ont-ils pu leur livrer Bagan et utiliser leur argent pour notre patrimoine bouddhique ? »

Si la popularité de ces moines affiliés à Ma Ba Tha est incontestable, il est difficile d’en mesurer l’ampleur. De nombreux bonzes modérés estiment que le recours systématique aux médias et réseaux sociaux a amplifié le message de leurs collègues au-delà de leur réelle représentativité. Les nationalistes « ne représentent pas les 89 % de la population bouddhiste du Myanmar, mais leurs voix sont plus élevées que celles de la plupart des moines qui gardent leur calme et préfèrent ne pas s’exprimer contre eux », déclarait au UCA News Ariya Wun Tha Bhiwun Sa, plus connu sous le nom de Myawaddy Sayadaw, un moine de Mandalay qui mène des campagnes interconfessionnelles contre la haine et la violence à travers le pays.

Un signe (en bas à droite) de la campagne 969 appelant au boycott des commerces tenus par des musulmans.
©Thierry Falise
Thierry Falise Journaliste d’investigation, Thierry Falise est connu pour ses reportages consacrés aux minorités ethniques, aux réfugiés d’Asie du Sud-Est et sa couverture de diverses guérillas de la région (notamment pour l’Express, Lire +

Notes

Photo d’ouverture : Ashin Wirathu dans son monastère de Mandalay (©Thierry Falise)

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