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Le populisme ambigu de Ma Ba Tha

Enquête sur la résurgence d’un nationalisme bouddhique, dans les pas du moine ultra nationaliste Ashin Wirathu.

Un nombre, 969, fut l’un des principaux catalyseurs de l’émergence en Birmanie (Myanmar) de Ma Ba Tha, une organisation bouddhiste qualifiée d’ultra nationaliste dont le visage le plus médiatique est sans conteste le moine Ashin Wirathu (ashin signifie « vénérable » en birman). Dans ce pays féru de numérologie, « 969 » symbolise les trois joyaux du bouddhisme (le Bouddha, la pratique et la communauté). Diffusé dès 2011 sous la forme d’autocollants par un petit groupe de moines cherchant à « protéger la race et le bouddhisme au Myanmar », il s’est vite propagé dans tout le pays, devenant le véhicule d’une campagne de boycottage des commerces tenus par la minorité musulmane (2,4% selon le recensement de 2014, 4,3% si l’on tient compte des Rohingyas, avant leur exode massif de 2017) perçue comme une menace sur l’existence même du bouddhisme.

Ce mouvement qui intervenait au début d’une période de transition politique (entre 2011 et les élections libres de 2015) après un demi-siècle de dictature militaire, joua un rôle incitatif dans une série d’incidents violents dont de nombreux musulmans (Rohingyas dans l’ouest, mais aussi d’autres communautés comme à Meiktila et Lashio) furent les principales victimes en 2012 et 2013. Il fut formalisé dès 2013 au sein d’une nouvelle organisation, Ma Ba Tha (« Association pour la protection de la race et de la religion ») qui incarna rapidement la résurgence d’un nationalisme bouddhique. La campagne 969 fut interdite en 2013.

Ruines dans le quartier musulman de Meiktula, suite à des affrontements entre musulmans et bouddhistes en 2012
©Thierry Falise

Les bouddhistes dans la lutte anticoloniale

Le bouddhisme véhicule de l’identité nationale birmane est un phénomène ancien qui remonte notamment à l’ère coloniale. Dès la fin du XIXe siècle, le maître britannique s’ingénia à détricoter l’étroit maillage du bouddhisme à force d’humiliations - les officiers qui entrent sciemment bottes aux pieds dans les temples - et de mesures de laïcisation de l’enseignement et de favoritisme de minorités ethniques non bouddhistes. Ces politiques provoquèrent l’émergence de moines et de groupes bouddhistes comme le célèbre U Wisara ou l’Association des Jeunes Hommes Bouddhistes, qui jouèrent un rôle non négligeable dans la lutte anticoloniale.

Pendant les décennies de dictature militaire (1962 - 2010), si le bouddhisme fut écartelé entre des factions inféodées aux généraux et des mouvements sporadiques d’opposition, jamais sa nature identitaire - « la Birmanie EST bouddhiste » - ne fut remise en cause.

L’apparition de Ma Ba Tha et d’autres mouvements nationalistes répondait aussi à une profonde frustration ressentie par de nombreux Birmans bouddhistes à l’égard du Sangha (le Sangha Maha Nayaka Committee, connu sous son acronyme Ma Ha Na), la plus haute autorité du clergé bouddhiste perçue comme détachée du peuple, proche des militaires, incapable d’affronter la menace existentielle sur la religion.

Ma Ba Tha s’est très vite bâtie comme une organisation nationale décentralisée autour d’un certain nombre de monastères dirigés par des abbés populaires et pas tous réputés extrémistes, ainsi que de nombreux laïcs. L’association a créé à travers huit « départements » des projets sociaux et éducatifs comme un réseau d’écoles du dimanche ou des centres de consultation juridique, notamment auprès des femmes en difficulté, qui viennent en partie combler les lacunes de l’État et de la hiérarchie bouddhiste. Utilisant les moyens modernes de communication - réseaux sociaux, chaîne de télévision, journaux -, Ma Ba Tha s’est ainsi forgé de solides soutiens auprès d’une bonne partie de la population.

En 2015, Ma Ba Tha fut à l’origine d’un paquet législatif sur « la protection de la race et de la religion », portant notamment sur le mariage interconfessionnel ou la polygamie, considéré par la communauté musulmane comme discriminatoire à son égard. Cette victoire législative fut toutefois suivie d’un échec politique lorsque la Ligue Nationale pour la Démocratie (LND) d’Aung San Suu Kyi remporta massivement les élections de novembre 2015 malgré les appels de Ma Ba Tha en faveur du parti pro-militaire.

Ashin Wirathu lors d’un discours à Mandalay
©Thierry Falise

Massacres et exode des Rohingyas

Mais les nombreuses provocations, excès de langage et discours antimusulmans des moines les plus virulents de Ma Ba Tha ainsi que les ingérences politiques de l’association ont incité le Ma Ha Na à prendre des mesures à son encontre. En mai 2017, dix mois après un premier avertissement, Ma Ba Tha, accusé de ne pas avoir respecté les règles de la hiérarchie lors de sa formation, fut sommé de ne plus utiliser son nom et son logo. Il répondit en se rebaptisant « Buddha Dhamma Parahita Foundation ». Le Sangha s’en prit ensuite à Wirathu qui s’était notamment réjoui de l’assassinat en janvier 2017 d’un avocat musulman de renom et l’interdit de discours public pendant un an.

Nul doute que la répétition de discours incendiaires et de provocations par les membres les plus radicaux de groupes comme Ma Ba Tha a contribué à une certaine légitimation populaire de cette opération qualifiée par plusieurs agences internationales de nettoyage ethnique.

Dès août 2017, à la suite de plusieurs attaques d’un mystérieux groupe armé rohingya contre des postes de gendarmerie et autres cibles locales dans l’État d’Arakan (ou Rakhine), l’armée birmane soutenue par des groupes de villageois locaux (bouddhistes) provoqua l’exode au Bangladesh voisin de quelque 700 000 Rohingyas, considérés certes comme musulmans, mais aussi et surtout comme des migrants bengalis illégaux. Des milliers de Rohingyas furent victimes de massacres et autres violations des droits humains, des centaines de villages détruits. Nul doute que la répétition de discours incendiaires et de provocations par les membres les plus radicaux de groupes comme Ma Ba Tha a contribué à une certaine légitimation populaire de cette opération qualifiée par plusieurs agences internationales de nettoyage ethnique, et même de génocide.

Certains analystes, mettant en avant les investissements sociaux de Ma Ba Tha, s’érigent contre le traitement dont l’association fait l’objet dans la presse occidentale. « Une compréhension plus nuancée des sources du soutien social envers Ma Ba Tha, plutôt que des représentations simplistes unidimensionnelles, est vitale si le gouvernement et les partenaires internationaux du Myanmar doivent trouver des moyens efficaces de traiter les défis posés par le nationalisme radical et réduire les risques de violence », commente l’International Crisis Group dans un rapport de 2017 intitulé « Bouddhisme et pouvoir d’État au Myanmar ».

Fort bien, mais dans ce cas, la question est de savoir pourquoi Ma Ba Tha continue de laisser planer l’ambiguïté en laissant agir et s’exprimer sans sanction ses membres les plus extrémistes.

Logo de Ma Ba Tha
©DR
Thierry Falise Journaliste d’investigation, Thierry Falise est connu pour ses reportages consacrés aux minorités ethniques, aux réfugiés d’Asie du Sud-Est et sa couverture de diverses guérillas de la région (notamment pour l’Express, Lire +

Notes

Photo d’ouverture : Ashin Wirathu dans son monastère de Mandalay (©Thierry Falise)

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