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Le premier principe

Vous trouverez non loin de la vallée d’Uji, au pied du mont Obaku, un temple singulier de l’école zen qui fut fondé par le moine chinois Ingen Ryuki il y a quatre siècles.

Son architecture tout à fait originale modelée sous la forme d’un dragon tranche avec l’épure et la sobriété qui ont fait la renommée des temples de l’ancienne capitale, le pourpre de ses teintes, ses ors et bois sculptés, ses jardins uniques et son fameux poisson de bois gyoban, tenant en sa gueule la perle de l’Éveil et l’unité de toutes choses tant convoitée par ceux qui s’assoient dans la pénombre et le silence de l’estrade. Même sa cuisine colorée, fucha Ryori, servie sur les plateaux et dans des bols de laque rouge émerveille les papilles et les sens des visiteurs, qui ne s’attendaient pas à ce qu’une matière végétarienne puisse délivrer une telle complexité de saveurs et de couleurs.

Un maître calligraphe et son acolyte espiègle

Or, Kosen était le maître fameux et abbé de ce temple réputé pour avoir forgé les meilleurs artistes calligraphes de tout le Japon, son expression vivante de l’encre était admirée par tous, cet unique trait de pinceau qui fait que la brosse exprime avec une liberté déconcertante la réalité de l’énergie des choses et des êtres exprimés. On lui réclamait souvent de calligraphier à la hâte telle ou telle autre phrase ou sentence, et il s’exécutait, flatté de recevoir sans coup férir des compliments appuyés et polis. Ce maître avait un disciple particulièrement espiègle et très honnête. Il ne s’en laissait pas conter par la réputation du maître et bien qu’il lui doive obéissance et service, il ne gardait jamais sa langue dans sa poche. L’animal était irritant, mais une belle complicité unissait les deux comparses, le maître s’amusant souvent des facéties et des remarques de l’acolyte au franc-parler.

Vingt fois sur le métier, remettez votre ouvrage

Vint un jour où il fallut calligraphier le bois qui surplombait l’entrée du temple. On avait coutume de préparer une telle entreprise sur le papier qui était plus tard reporté sur le bois. L’acolyte se mit à la tâche ardue et fastidieuse de la préparation de l’encre obtenue en frottant l’eau sur une pierre avec un bâton de suie séchée. La sentence était simple et directe : « Le premier principe ». Le maître recueilli trempa son pinceau dans l’océan d’encre, la pierre au creux de laquelle baignait l’encre dûment préparée. Après un long silence et alors qu’il tenait le pinceau légèrement incliné vers le plafond afin de ne pas perdre une seule goutte du précieux liquide, il percuta la feuille de riz et traça vivement les idéogrammes.

Retirant légèrement le corps il commençait à admirer ce premier jet dépourvu, tout du moins le croyait-il, de pensée et d’attente lorsqu’il entendit la voix de l’acolyte : « Non, décidément non, c’est mauvais. Vous pouvez certainement faire mieux ». Tiré de sa contemplation satisfaite, le maître grommela pour se décider enfin à froisser la feuille et à recommencer. Ce qu’il fit. « Et celle-là, qu’en penses-tu ? » « Encore pire que la première », s’entendit-il répondre implacablement.

Un célèbre adage de notre tradition dit : « Faire le thé et partir », c’est dire le peu de souci que l’on a de l’impression faite sur les autres ou même de l’effet de notre action. L’action véritable est dépourvue d’intention et sans origine, on peut s’y consumer totalement et disparaître en elle.

84 fois de suite, les yeux baignant de sueur et la main fatiguée, il reprit le tracé des mêmes idéogrammes, et 84 fois reçut le même accueil critique et désenchanté. Les feuilles chiffonnées s’accumulaient sur le paillage du tatami. L’après-midi touchait à sa fin. Un bel ambre liquide jaillissait des interstices de la natte et des fenêtres. L’acolyte continuait à l’observer sans relâche ne laissant aucun répit à son maître quand, pressé de satisfaire un besoin bien naturel, il finit par demander l’autorisation de s’éclipser. Le maître se dit alors que c’était là sa chance de tracer enfin librement la sentence sans être espionné et jugé par ce diable de disciple. Ce qu’il s’empressa de faire. Aussitôt le dos du disciple tourné, seul avec l’espace devant lui et la beauté naissante de ce crépuscule, il traça le premier principe comme pour la première fois. D’une main alerte et l’œil et la pensée libérés de tout souci, il laissa le pinceau glisser de lui-même sans l’ombre d’une hésitation et d’un calcul. À son retour, l’acolyte soulevant la natte de paille et apercevant la calligraphie se mit à pleurer et ne put que balbutier ces mots en se prosternant : « Un chef-d’œuvre, maître. Un véritable chef-d’œuvre ».

Se libérer du regard des autres

Voilà plus qu’une anecdote. Nous sommes si souvent prisonniers du regard des autres, nous existons depuis et dans les yeux qui se posent sur nous, nous jugent et nous jaugent. Nous ne savons pas nous libérer de cette attente que nous leur prêtons, captifs de ces considérations imaginaires ou du pouvoir que nous leur accordons. La création n’est possible que dans l’affranchissement à ce qui nous agrée ou nous évalue. Nous pouvons trouver notre chemin et notre propre expression sans ne plus vivre dans la représentation face aux autres à coup de selfies, de bons mots, de coups d’éclat, de toilettes soignées, d’interventions sur les réseaux sociaux ou autres parades bien inutiles. Comme le maître de calligraphie, la vraie forme ne saurait surgir qu’à notre insu, insouciante du regard des autres. Voilà pourquoi dans notre tradition du zazen, nous nous appliquons à effacer les traces, traces de l’Éveil ou du moi, rien ne mérite qu’on se félicite ou que l’on plaise ou flatte. On fait les choses pour elles-mêmes et on ne se retourne pas. Un célèbre adage de notre tradition dit : « Faire le thé et partir », c’est dire le peu de souci que l’on a de l’impression faite sur les autres ou même de l’effet de notre action. L’action véritable est dépourvue d’intention et sans origine, on peut s’y consumer totalement et disparaître en elle. En cela, les petits enfants sont de remarquables maîtres, les animaux aussi. La jubilation dansante du petit qui est absolument absorbé dans ses jeux peut nous inspirer un autre chemin. En fait, nous n’avons pas à changer, ne devons même pas devenir quelqu’un d’autre, une image améliorée de nous-mêmes, il suffit, et cette simplicité est ce qu’il y a de plus difficile et exigeant, d’arrêter tout calcul et de totalement consentir à la vie telle qu’elle. Libre de toute espèce de jugement, y compris et surtout du sien, le vieux Kosen laisse jaillir de lui la forme véritable.

Pierre Taïgu Turlur Pierre Taïgu Turlur enseigne la langue française, la littérature et la philosophie à Kyoto et Osaka, au Japon. Pratiquant le Zen depuis 1978, il a reçu la transmission du Dharma dans la lignée de Gudo Nishijima et Niwa Zenji. Il Lire +
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