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Bangladesh :
la tolérance confessionnelle en danger

Tour d’horizon d’un pays autrefois réputé pour son ouverture religieuse et devenu aujourd’hui une véritable poudrière.

En octobre 2017, alors que plus de 600 000 musulmans Rohingyas venaient de fuir leurs villages de Birmanie (Myanmar, pays à majorité bouddhiste) pour se réfugier au Bangladesh voisin, le quotidien bangladeshi Daily Star posait une surprenante question : « Qu’est-ce que les bouddhistes du Bangladesh ont à voir avec la crise des Rohingyas ? » Cette question faisait écho à une succession d’incidents violents perpétrés par des musulmans contre des bouddhistes locaux, les accusant de complicité dans les massacres et l’exode de leurs coreligionnaires Rohingyas.

Plusieurs leaders bouddhistes bangladeshis tenaient à prendre leur distance par rapport à l’attitude des autorités birmanes. « Nous, bouddhistes extérieurs au Myanmar déclarons que ce que font les autorités du Myanmar constitue une violation des droits humains (…) que la religion bouddhiste ne sanctionne pas », déclarait au média Union of Catholic Asian News (CAN) Pragyananda Bhikkhu, l’assistant-directeur du temple de Shima Bihar, à Ramu, un village voisin de Cox’s Bazar, ville du sud du Bangladesh toute proche des camps de réfugiés Rohingyas.

Pragyananda avait de sérieuses raisons de s’inquiéter. Cinq ans auparavant, en septembre 2012, des hordes de musulmans (25 000, affirmait-on), prétextant un message profanant le Coran et prétendument posté sur Facebook par un bouddhiste (ce fut démenti), incendiaient son temple vieux de deux cents ans ainsi qu’une vingtaine d’autres et de nombreuses maisons occupées par des bouddhistes. Connu sous le nom de « Violence de Ramu », cet événement fut la plus grave agression contre la communauté minoritaire bouddhiste depuis la création du pays en 1971.

Un temple bouddhiste détruit lors des violences de Ramu en 2012
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La laïcité inscrite dans la constitution

Cette « Violence de Ramu » stupéfiait d’autant plus que le Bangladesh, dont 90% des 169 millions d’habitants sont musulmans sunnites, 9,5% hindous et 0,6% bouddhistes - soit près d’un million de personnes -, était plutôt réputé pour sa tolérance religieuse. Ce pays né dans la douleur est le produit de deux partitions, la première en 1947 lorsque les Britanniques démantelèrent leur empire des Indes et divisèrent la vaste province du Bengale entre une Inde et un Pakistan indépendants (lui-même partagé en deux régions à majorité musulmane), la seconde en 1971 quand le Pakistan oriental se révolta contre un régime militaire et devint la République du Bangladesh.

D’emblée les fondateurs du Bangladesh inscrivirent la laïcité dans la nouvelle constitution. Ce principe, après avoir été aboli en 1977 sous une dictature militaire, fut réinstallé en 2010 tout en conservant l’islam comme religion d’État.

Cette tolérance confessionnelle est toutefois régulièrement mise à mal lors d’explosions de violence à l’encontre des minorités religieuses provoquées par des extrémistes musulmans eux-mêmes souvent les jouets de basses manœuvres politiciennes orchestrées par les partis représentant les deux dynasties qui se combattent et se succèdent à la tête du pays caractérise depuis près de trente ans.

Les camps de Rohingyas, où parmi le million de réfugiés se morfondent de nombreux jeunes désœuvrés, constituent un terrain fertile idéal pour le fondamentalisme islamique.

Si les bouddhistes d’ethnie bengali n’avaient jusqu’en 2012 pas fait l’objet d’un déchaînement d’une telle ampleur, il n’en était pas de même pour les onze communautés autochtones répondant au nom commun de peuple Jumma et vivant dans les Chittagong Hill Tracts (CHT), région de collines et de forêts aux frontières de l’Inde et de la Birmanie. Dès leur intégration au sein du Pakistan, les Jummas - et en particulier les Chakmas et les Marmas bouddhistes, les deux groupes les plus importants -, subirent une impitoyable tyrannie de la part des pouvoirs successifs. L’objectif était de les chasser de leur territoire pour y installer des colonies de peuplement musulman. Dans ce pays surpeuplé, rongé par une pauvreté chronique et dont le territoire à faible élévation est en partie menacé de disparition sous la montée des eaux, s’installer sur des terres plus sûres est devenu une priorité pour de nombreux Bangladeshis.

Au cours des décennies, plusieurs centaines de milliers de personnes furent déplacées, beaucoup contraintes de trouver refuge chez le voisin indien. Cette politique de déplacements forcés s’est accompagnée des pires actes de violence, provoquant à la fin des années 1970 le lancement d’une insurrection armée qui ne fit que renforcer la présence de l’armée et multiplier les exactions. Un accord de paix fut bien signé en 1997, mais ses principales dispositions sur une gouvernance spéciale ne furent jamais appliquées. Évictions et atteintes aux droits humains se sont poursuivies jusqu’à aujourd’hui même si elles furent de moindre ampleur.

Manifestation de moines contre les incidents violents à Ramu en 2012
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L’essor de l’islamisme radical

Ces dernières années, un autre phénomène inquiétant est venu s’ajouter aux menaces climatiques et intrigues politiques : l’islamisme radical. Entre 2013 et 2016, plus de trente agressions contre des activistes laïques, dont les meurtres d’au moins cinq blogeurs qui avaient dénoncé le fondamentalisme religieux ont été commis et pour la plupart revendiqués par « l’État islamique » et sa branche locale. « Au cours des trois dernières années, la polarisation dans le pays s’est accentuée entre des forces modérées et à vocation laïque d’un côté et des islamistes de l’autre, écrivait en 2016 l’éditorialiste du Combating Terrorism Center, un centre d’étude de l’académie militaire américaine West Point. Al-Qaïda et l’État islamique considèrent de plus en plus le Bangladesh comme un terrain d’expansion où ils peuvent tirer profit des réseaux locaux radicaux afin d’étendre leur influence. » À cet égard, les camps de Rohingyas, où parmi le million de réfugiés se morfondent de nombreux jeunes désœuvrés, constituent un terrain fertile idéal pour le fondamentalisme islamique.

Les actes de violence contre les musulmans modérés et les minorités religieuses ont sensiblement diminué ces derniers temps. Une rumeur, une manœuvre politique, une provocation des islamistes radicaux, un développement dans la crise des réfugiés Rohingyas peuvent à tout moment les relancer.

Une partie du camp de réfugiés Rohingyas au Bangladesh, 2017
©VOA
Thierry Falise Journaliste d’investigation, Thierry Falise est connu pour ses reportages consacrés aux minorités ethniques, aux réfugiés d’Asie du Sud-Est et sa couverture de diverses guérillas de la région (notamment pour l’Express, Lire +

Notes

Image de couverture : Un temple bouddhiste détruit lors des violences de Ramu en 2012.

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