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Le pêcheur et l’empereur

Ou comment persévérer pour remplir son filet.

Li Luang était né dans une famille de pêcheurs au bord de la grande eau. Aussi loin que ceux de sa famille se souvenaient, les hommes de son sang avaient toujours jeté les filets et trempé les nasses depuis les barques frêles au matin. Pêcheurs, ils l’étaient de père en fils aussi sûrement que les abricotiers font des abricots, ou les chats sauvages des chatons feulant. Mais voilà, l’homme était passablement hideux, de fort petite taille, l’œil torve et glaireux, la bouche souvent fendue d’un rire édenté et nauséabond, le corps disgracieux ployé comme un jeune pin dans le vent et les doigts tordus comme des sarments de mauvaise vigne. On ne lui connaissait ni femme ni amie, mais bien souvent, on le voyait assis calmement au bord du chemin ou face aux vagues de l’océan, la longue chevelure grasse et défaite tombant librement, la barbe mal peignée et les yeux et le visage étrangement calmes. On lui connaissait bien un ami, un vieil ermite taoïste tapi dans une grotte des montagnes, mais pour le reste, l’homme semblait bien seul et s’en contenter. De nature solitaire, il aimait pourtant mêler ses rires et sa silhouette singulière aux veillées, célébrations et fêtes.

Li Luang disait à qui voulait l’entendre qu’il finirait par ferrer un poisson de grande taille avec son aiguille magique.

Depuis des années, le pêcheur amusait les soirées des villages alentour par des contes, récits prodigieux de pêches incroyables, chevauchées de dauphins blancs et de tortues géantes, folles équipées sur des poissons volants. Conteur inspiré, il roulait ses énormes yeux et avait le don de rendre les images intérieures plus vivantes que les choses réelles, quand il ouvrait la bouche et animait ses bras et ses mains calleuses et difformes, même le vent, même les oiseaux, tout semblait se taire et l’écouter. Il racontait volontiers d’impossibles voyages en des contrées lointaines sous la voûte des eaux au plus profond des fonds marins : à l’en croire, pour qui prenait la peine d’y descendre, des royaumes inouïs s’étendaient dans le secret noir et épais des lits profonds. Des trésors à foison jonchaient les sables et les coraux.

Le pêcheur vantard et son aiguille magique

Chacun était volontiers conquis par ces récits, mais une fois l’enchantement dissipé et l’œil éloigné du rêve, personne ne le croyait. Comment accorder la moindre confiance à un homme qui plastronne et se vante de pêcher avec bonheur grâce à une longue aiguille pour hameçon ? Comment ce conteur pouvait-il prétendre ferrer de beaux poissons d’argent, des limandes et des soles ? Ses contes amusaient certes, mais les oreilles des uns et les yeux des autres se détournaient de lui quand il commençait à louer son art et son talent de pêcheur à l’aiguille. Intrigués par cette histoire, certains s’aventuraient à le questionner et il avait coutume de leur faire cette réponse : avec un hameçon recourbé et bien fourchu, on peut certes attraper du beau poisson, mais ce n’est là que poisson bien ordinaire, fade et malodorant. Le vrai, le grand poisson, la proie exceptionnelle à la chair exquise, nacrée et délicieuse, ne se capture que grâce à cette aiguille et il leur en apporterait la preuve. À ces mots, les passants rangeaient leur patience et pliaient bagage, le pêcheur se vantait certes et parlait bien, mais ses mains et sa besace étaient vides. Des promesses, voilà le seul prodige dont était capable ce nain beau parleur et laid. Li Luang fit ses contes quarante années durant, raconta son histoire et promit à qui voulait l’entendre qu’il finirait par ferrer un poisson de grande taille avec son aiguille magique.

L’empereur vivait alors dans la cité pourpre, non loin du temple du matin calme, et l’histoire de ce pêcheur vantard lui vint aux oreilles. Il ordonna que le pauvre fou fût convoqué au palais afin de l’entendre et de se distraire de ses contes. Ainsi va la vie des puissants : oisiveté et paresse, arrogance et pouvoir les grisent et les blasent, entourés de la seule affection intéressée et servile, gavés de sucreries par des courtisans rances, caressés par des courtisanes expertes et des éphèbes lascifs, ils se lassent, perdent la mesure de tout émerveillement et se mettent à l’affût de ce qui pourra les sortir de leur torpeur satisfaite. Voyant le vieux pêcheur tout tordu, vêtu de haillons grossièrement recousus et couvert de crasse paraître devant lui, l’empereur était d’ailleurs déjà bien distrait. Alors que deux soldats forçaient le pauvre hère à se prosterner face contre marbre devant le Fils du ciel, ce dernier lança avec moquerie : « On m’a rapporté un fort surprenant prodige : tu sembles raconter et crier sur tous les toits que tu espères pêcher, quelque jour, un poisson merveilleux grâce à une aiguille, mais que comptes-tu attraper au juste avec un tel hameçon, pauvre fou ? ». Li Luang releva la tête et bravant l’interdit de contempler la face du monarque avec ses yeux de chair, il répondit : « Vous-même, Votre Majesté ».

Pierre Taïgu Turlur Pierre Taïgu Turlur enseigne la langue française, la littérature et la philosophie à Kyoto et Osaka, au Japon. Pratiquant le Zen depuis 1978, il a reçu la transmission du Dharma dans la lignée de Gudo Nishijima et Niwa Zenji. Il Lire +
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