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Le corps, universel support de prière

Quelle place pour le corps dans la prière ? Les réponses selon quatre traditions religieuses, lors des derniers Rendez-vous de l’Histoire de l’Institut du Monde Arabe, dédiés au corps.

Entre ciel et terre, entourés de moucharabieh filtrant la lumière, nous sommes au dernier étage de l’Institut du Monde Arabe. Des représentants de quatre religions sont venus échanger sur « le corps en prière » : Jean-Jacques Whal pour le judaïsme, le prêtre catholique Sébastien Antoni, la soufie Claire Bay pour l’islam et Marie-Stella Boussemart, nonne bouddhiste. Programme immense invitant à penser l’articulation entre la chair et l’esprit, à croiser les méthodes, les proximités et les différences entre traditions. Comment le corps s’y fait-il « support » de prière et comment celle-ci le nourrit-elle en retour ?

À chaque tradition sa posture

Prier de toute son âme, c’est déjà prier de tout son corps. Et dans les quatre religions représentées, cela commence par une attitude juste, dont chaque geste est chargé de sens. Les deux pieds joints pour n’en former qu’un, le regard baissé et le cœur tourné vers le haut, les mains croisées dessus, tout en se balançant comme le vacillement d’une flamme ou le tremblement de l’homme devant Dieu : c’est ce qui est traditionnellement recommandé dans le judaïsme, explique Jean-Jacques Whal.

Chez les catholiques, selon le moment du rituel, ce sera à genoux en signe d’adoration et de liberté par la confiance manifestée, explique le père Antoni ; ou bien assis pour favoriser l’écoute, ou encore debout en témoignage de résurrection. En outre, on prie aussi avec tous ses sens : « L’ouïe pour qu’un autre que toi te rejoigne par la parole ou la musique ; la vue pour contempler les œuvres dans les églises et la création tout entière ; l’odorat pour être sensible au parfum de l’encens, témoin de la Présence dans l’absence ; le goût parce que Dieu s’est donné à manger à l’homme qui communie ; et enfin le touché, par la paix du Christ échangée, la poignée de main ou le baiser de paix ».

Même élan du corps vers Dieu dans l’islam : être debout, s’incliner, se prosterner, s’asseoir. C’est toujours une manière d’entraîner son être à devenir plus réceptif, plus présent, détaille Claire Bay, qui insiste sur l’intension d’humilité, la volonté de renoncer à l’ego. Les ablutions préalables n’ont elles pas préparé l’esprit en nous nettoyant de tous les visages que l’on porte dans la société ? Et en s’orientant vers la Mecque, on ramène encore tout son être vers un point de centralité intérieure.

Le corps a bien sûr son mot à dire dans le bouddhisme pour porter un souhait, un hommage, une requête, même si la prière n’exprime pas un élan vers un Dieu identifié comme pour les autres traditions, prévient Marie-Stella Boussemart. Si la posture assise en tailleur, avec le dos droit et le regard baissé, est devenue familière à tous, bien au-delà du cadre de la tradition bouddhiste, elle favorise spécifiquement le calme de l’esprit. Elle est aussi complétée par une gestuelle d’offrande, ainsi que par la parole pour la lecture des textes et la récitation de mantras. On se prosterne aussi, mains jointes en prière – la droite représentant la méthode, la gauche la sagesse. Le corps se fait alors le véhicule de la connaissance et de l’éveil de l’esprit.

Un même élan

Le temps d’une allocution d’une dizaine de minutes, les intervenants ont ainsi exprimé tour à tour les spécificités de la mobilisation du corps dans la prière dans leur tradition respective. Réceptacle de l’incarnation pour les chrétiens, tremplin pour s’élever vers Dieu chez les juifs ou les musulmans, espace d’expérience de la nature de l’esprit dans le bouddhisme, le corps est toujours un point d’intersection entre l’ici et l’au-delà, entre la matière et ce qui nous transcende.

Prier de toute son âme, c’est prier de tout son corps.

Alors qu’importe la posture, si le résultat est le même ? C’est la question que l’on pourrait se poser, l’objectif et les bénéfices semblant si proches à travers les multiples voies. D’ailleurs, les orateurs des différentes religions à la tribune évoquent aussi une certaine part de liberté laissée en la matière, car l’essentiel est finalement de se sentir bien pour prier, même si le respect d’un cadre peut aider. Et quel cadre ? Il n’est pas toujours immuable et des nuances existent au sein même des traditions, reconnaissent-ils volontiers. Faut-il se lever ou s’asseoir pendant la lecture des évangiles chez les chrétiens, ou celle du kaddish, l’une des prières centrales de la liturgie chez les juifs ? D’une synagogue à l’autre, d’un pays chrétien à l’autre, les usages diffèrent. Après tout, n’est-ce pas l’intention qui compte d’abord, quand le corps se veut porteur de l’âme, réceptacle de l’esprit.

Et avec quel bénéfice dans la chair ? L’assistance ne manque pas de questionner, en effet, l’impact de la prière sur le corps, dans le contexte de la maladie notamment. Ils auraient été mesurés scientifiquement, assure un auditeur. Les études ne manquent pas pour démontrer les effets positifs de la méditation sur la santé, et même de toutes pensées positives, indépendamment d’une croyance d’origine, assure Marie-Stella Boussemart. « Et la prière n’est-elle pas une forme de méditation ? » demande Claire Bay. Éternelle question…

Sophie Viguier-Vinson Journaliste, Sophie Viguier-Vinson collabore à Sciences humaines, L’Express, Le Point, etc. Elle a découvert le bouddhisme himalayen en s’intéressant à la cause du peuple tibétain dans les années 90. Avec Eric Vinson, elle a Lire +
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