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Jérôme Ducor :
un bonze en toute humilité

Rencontre avec ce bonze de l’École Véritable de la Terre pure, à l’engagement spirituel à contre-courant des modes du moment.

Dans ce café de la place Saint-Sulpice à Paris, où il est attablé devant une bière blanche, Jérôme Ducor se montre d’une simplicité désarmante. Ce religieux et grand érudit, qui publiera en septembre prochain aux éditions Belles Lettres une traduction des écrits de Tanluan, un maître chinois du VIe siècle, pourrait en imposer. Il est au contraire profondément, spirituellement, ancré dans le naturel et dans la spontanéité, dont il rappelle qu’ils sont au cœur de la doctrine et de la pratique du Shinshû, l’École Véritable de la Terre pure qu’il a faite sienne. Comment ce Genevois de 65 ans, éduqué dans la foi protestante, est-il devenu l’un des maîtres d’un bouddhisme si populaire au Japon et si méconnu en Occident ? Ne lui parlez pas de conversion. Nul rejet de sa part, juste une découverte. Celle-ci germe à l’adolescence devant les témoignages de moines tibétains réfugiés, diffusés à la télévision dans une émission d’Arnaud Desjardins. Interpellé, le jeune spectateur veut en savoir plus. À la bibliothèque, il dévore des ouvrages sur le bouddhisme parmi lesquels L’enseignement du Bouddha de Walpola Rahula. « J’y ai découvert la notion de karma dont la véritable définition est l’intention. Et aussi le postulat d’un monde ordonné selon une loi naturelle où s’enchaînent les causes et les effets. Aux antipodes d’une création divine ».

« Dans le Shinshû, il n’y a rien à faire, et c’est le plus difficile à comprendre. Quand on cherche à faire, on s’écarte du but. »

Jérôme Ducor n’a que 16 ans lorsqu’à la faveur d’une conférence donnée par un lama tibétain, il fait la connaissance du révérend Jean Eracle, ex-prêtre catholique tout juste ordonné bonze dans l’École de la Terre pure. Une rencontre décisive. « Cet homme m’a ouvert une voie bouddhique plus simple, plus accessible, où le fond prime sur la forme. » Et de pousser la caricature : « Nul besoin d’être assis en tailleur ! » Plus sérieusement, Jérôme Ducor développe : « Dans le Shinshû, il n’y a rien à faire, et c’est le plus difficile à comprendre. Quand on cherche à faire, on s’écarte du but ». N’empêche, avant d’atteindre ce degré de lâcher-prise, le successeur de Jean Eracle au Temple de la Foi Sereine à Genève a mis les bouchées doubles. Lui qui se rêvait cardiologue puis anesthésiste s’inscrit à la fac de lettres de Lausanne qui dispense un certificat d’études bouddhiques, « un enseignement aujourd’hui remplacé par celui de l’Islam », pointe-t-il, un brin nostalgique. Il y apprend à lire les quatre langues sacrées, le pâli, le sanskrit, le tibétain et le chinois. « C’est surtout le chinois qui m’a plu avec ses idéogrammes si signifiants. Cette écriture utilisée également au Japon depuis des siècles dans les textes bouddhiques m’a ouvert des trésors. » En parallèle, ce fils d’antiquaire étudie l’histoire de l’art. Puis il décroche un doctorat en japonologie à l’université de Genève. Le premier de ses nombreux voyages au Pays du Soleil Levant remonte à ses 23 ans. C’est à cet âge-là, à Kyoto, qu’il se fait ordonner dans le temple mère de la principale branche du Jôdo-Shinshû. Contrairement aux coutumes du Theravada, le Mahayana - dans lequel se situe le bouddhisme de la Terre pure - n’impose pas de vœux monastiques. « Je ne suis pas moine, mais bonze, souligne-t-il. L’équivalent d’un clerc ».

Ni ethnologue ni anthropologue, orientaliste

D’ailleurs, Jérôme Ducor consacre une grande partie de son temps à ses activités professionnelles. Dans le sillage de son mentor Jean Eracle, cet enseignant devient le conservateur du département Asie du Musée d’ethnographie de Genève, le MEG, supervisant une collection de 14 000 objets originaires des rives du Bosphore jusqu’à Bornéo. Lui qui n’est ni ethnologue ni anthropologue, mais orientaliste, se passionne pour ces créations parfois utilitaires. Il évoque par exemple deux émouvantes flûtes en bois blanc, conçues en Iran dans les années 50 en guise de drains urinaires pour les bébés emmaillotés. Pendant près de trente ans, il s’est attaché à montrer comment des hommes de civilisations si différentes apportent des réponses similaires à des questions du même ordre. Depuis peu retraité du MEG, celui qui officie au Temple de la Foi Sereine tous les lundis soirs plus un dimanche par mois et les jours de fête auprès d’une petite communauté d’une cinquantaine de fidèles, souhaite désormais se consacrer pleinement à sa vocation religieuse. « Un engagement à contre-courant quand l’attrait pour le bouddhisme décroît en Europe. Il suffit d’observer les rayons des librairies où les textes sacrés sont remplacés par des livres sur la Pleine conscience et autres spiritualités dépouillées de la dimension religieuse ». Même s’il s’inquiète de sa succession au Temple, Jérôme Ducor poursuit sa voie : « Je veux approfondir l’enseignement pour pouvoir le transmettre et maîtriser les rituels afin de les célébrer ». Celui qui s’abandonne aux vœux du Bouddha Amida accueille bien volontiers les non-initiés. Quand des profanes lui demandent d’officier des funérailles, il accepte. En toute simplicité

Christine Halary Journaliste économie et société en presse écrite depuis plus de trente ans, Christine Halary collabore de façon régulière pour le groupe Prismamedia (Management, Capital.fr, Femme Actuelle Senior), décryptant le monde Lire +
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