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Le charme discret des peintures d’Ôtsu

Elles ont été sauvées de l’oubli dans l’entre-deux-guerres par le penseur Yanagi Muneyoshi (1889-1961), qui les a abritées au sein de son Japan Folk Crafts museum, fondé à Osaka en 1936. Naïves, pleines de charme et d’humour caustique, à l’affiche à la Maison de la culture du Japon, ces peintures constituent « un pan ignoré de la culture japonaise », souligne Sugiura Tsutomu, le président de l’institution parisienne, qui les héberge dans ses murs.

Connaissez-vous les peintures d’Ôtsu ? Au XXe siècle, elles ont fait vibrer Picasso et Miró qui les ont collectionnées avec frénésie, ainsi que les visiteurs de l’exposition « Enfers et fantômes d’Asie », qui ont pu en admirer quelques-unes au Musée du quai Branly-Jacques Chirac au printemps-été 2018. Moins sophistiquées que les minutieuses estampes ukiyo-e, elles misent sur la liberté graphique et la simplification des formes. Conçues pour un public populaire disposant d’un faible pouvoir d’achat, elles étaient exécutées, à l’origine, avec des pigments bon marché sur des supports en mauvais papier, avant d’être vendues en grand nombre à un prix modique. Réalisées entre le XVIIe siècle et le milieu du XIXe siècle, elles véhiculent toutes des messages religieux, satiriques ou moraux comme en témoignent les quatre-vingts peintures, pleines de charme et d’humour caustique, exposées en ce moment sous des lumières tamisées, au troisième étage de la Maison de la culture du Japon.

Au début du XVIIe siècle, Ôtsu était le plus important des relais du Tôkaidô, la grande route menant à Edo (aujourd’hui Tokyo). De très nombreux pèlerins faisaient étape dans cet ancien centre religieux, connu pour ses monastères de Mii-dera et Ishiyama-dera inscrits sur le parcours des trente-trois sites du pèlerinage de l’ouest du Japon. Les échoppes des imagiers installées dans les villages entourant Ôtsu constituaient alors une étape incontournable pour tout pèlerin.

Prévenir les épidémies et repousser les voleurs

Les images d’Ôtsu se seraient inspirées, au XVIIe siècle, de peintures bouddhiques populaires, et certaines d’entre elles, de thèmes syncrétiques shinto-bouddhiques. Les plus anciennes remontent aux années 1670. Parmi la vingtaine de thèmes religieux recensés, les plus populaires sont ceux qui dépeignent des divinités bienfaitrices comme Bodhidharma, ce religieux indien qui transmit les enseignements du Chan (Zen) en Chine au VIe siècle. Ou encore Le Roi de lumière Acala, ou « Fudô, l’immuable », à la figure courroucée, debout sur un roc au milieu des flammes. Il comptait parmi les divinités bouddhiques les plus célébrées de l’époque d’Edo, car il protégeait de tous les périls et exauçait toutes les requêtes. Viennent ensuite les peintures de piété évoquant les rituels entourant la mort comme la Triade d’Amida venant accueillir le fidèle. Destinée à être accrochée au chevet du mourant, elle représente le Bouddha Amida et ses deux acolytes descendant sur une nuée.

La peinture bouddhique dite des Treize bouddhas est un autre thème iconographique omniprésent. Apparue à l’époque des Deux cours (1336-1392), elle se vendait comme des petits pains à l’époque Edo. La raison en est simple. « Depuis le trépas jusqu’au trente-troisième anniversaire du décès, il fallait célébrer des offices bouddhiques à la mémoire du défunt, explique Yokoya Ken Ichirô. Alors qu’à l’origine, il fallait dépenser des sommes considérables pour passer commande des treize peintures bouddhiques destinées à être utilisées lors des différentes cérémonies, l’apparition du motif iconographique des treize bouddhas a permis de réunir l’ensemble des divinités en une seule peinture », poursuit le conservateur au musée d’histoire de la ville d’Ôtsu, dans un texte reproduit dans le catalogue de l’exposition. La principale vertu de ces treize bouddhas, réalisés à l’aide de pochoirs dans une gamme de couleurs restreintes ? Leur faible coût.

« Alors qu’à l’origine, il fallait dépenser des sommes considérables pour passer commande des treize peintures bouddhiques destinées à être utilisées lors des différentes cérémonies, l’apparition du motif iconographique des treize bouddhas a permis de réunir l’ensemble des divinités en une seule peinture. » Yokoya Ken Ichirô

Dans les années 1870, les marchands en vendaient toujours à tour de bras. « On attribuait à certaines de ces peintures des pouvoirs protecteurs : c’était le cas du Démon déguisé en moine invoquant le nom du Bouddha Amida, qui était censé apaiser les pleurs nocturnes des petits, repousser les voleurs et prévenir les épidémies et autres malheurs domestiques », explique le co-commissaire de l’exposition, Christophe Marquet, historien de l’art et directeur de l’École française d’Extrême-Orient.

Yeux exorbités et immenses canines

Même si elles plongent leurs racines dans la peinture bouddhique, les peintures d’Ôtsu traitent, en grande majorité, de sujets non religieux. Le plus connu est Le Démon évoquant le Bouddha Amida. Il est reconnaissable à ses deux immenses canines, à ses yeux exorbités, à sa chevelure hirsute et à ses deux cornes, dont l’une, cassée, semble suggérer aux hommes une possible conversion au bien. Tout aussi étonnantes sont les images figurant des animaux parodiant, à la manière des Fables d’Esope, les travers humains. Ainsi du Faucon perché sur un pin, conçu pour mettre en garde contre l’avidité. Ou du Chat et de la souris qui festoient qui sont autant d’invitations à la tempérance et à la sagesse.

Ces peintures s’apparentent, par leur facture modeste, à nos images d’Épinal. Elles s’en distinguent, en revanche, par leurs messages religieux ou moraux liés à des pratiques cultuelles (fonctions protectrices, pédagogiques ou prophylactiques) qui ne peuvent qu’interpeller le public occidental

Eric Tariant Les spiritualités vivantes, les alternatives porteuses d’avenir, les utopies concrètes qui esquissent un autre paradigme de développement et l’art (la peinture en particulier) sont les spécialités et principaux centres Lire +

Pour aller plus loin

« Ôtsu-e. Peintures populaires du Japon »
Jusqu’au 15 juin
Maison de la culture du Japon
101, bis quai Branly
75015 Paris.
www.mcjp.fr

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