©Shutterstock.com

La médecine tibétaine :
un soutien en cas de cancer

Contre le cancer, la recherche fait des pas de géant. Si les traitements occidentaux sont toujours plus efficaces, la médecine tibétaine pourrait aussi apporter un soutien précieux. Comment, et jusqu’où ?

« À la croisée de plusieurs influences ayurvédiques, persanes et chinoises, la médecine tibétaine – ou Sowa-Rigpa – s’est développée vers les VII-VIIIe siècles », rappelle le Dr Christophe Massin, psychiatre, qui lui a consacré sa thèse de médecine (1). « Les lamas ont articulé les textes spirituels fondateurs avec les apports divers de ces traditions, incluant l’étude des pouls (cf. encadré), de l’astrologie, des plantes, minéraux ou substances animales. » Dès lors, bouddhisme et médecine sont devenus inséparables, jusque dans la pratique actuelle. Les soignants du corps sont aussi ceux de l’esprit, proposant logiquement une approche globale des souffrances et des maladies, conçues comme le fruit de déséquilibres des humeurs (vent, bile, phlegme), autant physiologiques ou énergétiques qu’émotionnels et existentiels. Tout est lié ! Cette médecine holistique peut répondre aux attentes du public occidental actuel en quête de sens et d’empathie dans le parcours thérapeutique, et dans le contexte du cancer. C’est d’ailleurs pour le suivi de cette pathologie que de gros progrès ont été accomplis ces dernières années, permettant aux patients d’harmoniser leur corps et leur mental, en lien avec le développement des soins complémentaires incluant la psychologie, le sport, l’homéopathie, la diététique… Mais quelle place pour la médecine tibétaine ?

Rayonnement discret et prudence

Si elle n’est pas reconnue comme soin de support, la médecine tibétaine attire soignants et patients via des associations ou des instituts de formation, comme celui de Sorig Khang France, basé à Saint-Raphaël dans le Var, fondé par le Dr Nida Chenagstang. On y propose des consultations et des enseignements sur la diététique, le massage, la respiration, les moxas (cf. encadré), la visualisation ou la mantra thérapie (2). Mais en l’absence d’académie officielle en France, il n’est pas évident d’identifier des praticiens.

Des médecins ont cependant été sensibilisés à cette tradition médicale et spirituelle, et en diffusent l’esprit dans leur pratique, comme le Dr Cathy Blanc, généraliste, homéopathe et acupuncteur d’un côté, fondatrice de l’association et institut de formation Ecoé de l’autre. « Beaucoup de patients me sont envoyés par leur spécialiste. Certains connaissent mon lien avec le bouddhisme et la médecine orientale, dont je retiens surtout la pratique méditative et la conception de la maladie dans mon approche. Mais je sépare bien mes différents centres d’intérêt dans le respect de la laïcité française. » L’essentiel est d’éviter tout prosélytisme.

Si la pratique de la médecine tibétaine se diffuse ainsi, elle n’empiète pas sur les terres de la médecine occidentale et ne prétend pas pouvoir “soigner” un cancer, par exemple. Le principe de précaution est clairement affirmé sur le site du centre du Dr Nida Chenagstang : « En aucun cas, un praticien de Sowa-Rigpa ne vous conseillera d’arrêter un traitement en cours ou de se substituer à la médecine classique. » Il s’agit bien d’une approche holistique pour la prévention et l’accompagnement des traitements. Et c’est déjà immense !

Des moyens habiles pour aider

Comment donc agir sur le corps et l’esprit sans prétendre guérir ? « Tout est question d’adaptation à la personne touchée par le cancer, explique Élise Mandine (3), responsable de Sorig Khang France. Par exemple, nous recourons peu au massage ou à d’autres pratiques externes comme la moxibustion ou les ventouses, notamment parce qu’il est essentiel d’éviter toute interférence avec un traitement occidental. Nous travaillons plus sur les facteurs de stress par l’assise méditative, la respiration et la visualisation, sur le métabolisme par la diététique, et sur le sens de l’existence. Indissociable de la médecine tibétaine, la philosophie bouddhiste aide à considérer la vie et la mort d’une manière différente, plus apaisée, en prenant de la distance, en apprenant notamment à poser son esprit à des moments clés. » Le quotidien de la personne, bouddhiste ou non, s’en trouve amélioré très souvent, assure-t-elle. Le Dr Cathy Blanc fait le même constat : « La maladie offre l’occasion de changer et de penser à ce qui est essentiel. Mais on ne peut mener cette réflexion que seul à seul, en calmant son esprit. Sans enseigner la méditation, j’aide les patients dans cette démarche, en leur montrant comment mieux respirer, laisser filer les pensées toxiques… Tout le monde peut le faire. »

“Le bouddhisme a la capacité de restaurer la confiance en soi et en l’autre, et croit dans les ressources du patient, ce qui instaure ainsi un cercle vertueux.” Dr Cathy Blanc

Les pratiquants du bouddhisme peuvent se reconnaître également dans la “mantra thérapie”, associée à la méditation, telle qu’elle est encore proposée par le Dr Nida Chenagstang, qui s’appuie notamment sur des sons considérés comme curatifs ou des déités. « Mais s’il donne des enseignements sur le bouddha de médecine et propose les mantras correspondants, ce praticien n’invite personne à se passer de chirurgie ou de chimiothérapie. On laisse agir la médecine occidentale, et on propose ensuite les ressources de la tradition tibétaine médicale et spirituelle. Plus que de l’espoir, elle apporte, peut-être, de la force », reconnaît Sofia Stril-Rever, cofondatrice du centre Jardin de la Paix dans l’Eure, où le Dr Nida intervient aussi (4). Elle-même a pu en bénéficier dans le cadre d’une maladie neurologique invalidante.

Plus de ressources utilisées

Développer la sérénité, l’écoute de soi et de l’autre, s’ouvrir au monde, c’est ce que propose la médecine tibétaine et la méditation. « Cette démarche méditative est précieuse dans le contexte de la maladie grave. J’en observe les bénéfices chez les patients », reconnaît le Dr Christophe Massin, qui ajoute : « Moins de stress, c’est forcément mieux pour le corps, qui peut davantage puiser dans ses propres ressources ». Les soignants qui pratiquent la médecine tibétaine, ou simplement la méditation, développent en général vis-à-vis de leurs patients une écoute particulièrement bienveillante et empathique, qui les aide à traverser l’annonce et le suivi de la maladie. « Le bouddhisme a la capacité de restaurer la confiance en soi et en l’autre, et croit dans les ressources du patient, ce qui instaure ainsi un cercle vertueux », affirme le Dr Blanc.

Toutefois, les médecins n’incitent pas les personnes qu’ils accompagnent à devenir bouddhistes, bien sûr. Le soin et la pratique sont deux voies distinctes. Et, si une pathologie comme le cancer incite à la réflexion sur ce que l’on est, sur les choix de vie, et parfois à la découverte du bouddhisme, cette décision est toujours personnelle. Libre à chacun de suivre son fil

Sophie Viguier-Vinson Journaliste, Sophie Viguier-Vinson collabore à Sciences humaines, L’Express, Le Point, etc. Elle a découvert le bouddhisme himalayen en s’intéressant à la cause du peuple tibétain dans les années 90. Avec Eric Vinson, elle a Lire +

Notes

(1) Il est l’auteur de l’ouvrage Souffrir ou s’aimer, transformer l’émotion (Odile Jacob, 2017) et La Médecine Tibétaine (Guy Trédaniel, 1990).
(2) Site de Sorig Khang France : www.sorigkhang.fr. Avec programme et adresses de praticiens en France.
(3) Traductrice du livre L’art du massage tibétain et Mantrathérapie tibétaine du Dr Nida (Sorig Publications, 2017)
(4) Également traductrice de Le cœur de la méditation : Découvrir l’esprit le plus secret du Dalaï-Lama (J’ai Lu, 2018) et coauteur avec lui de Faites la révolution ! L’appel du Dalaï-Lama à la jeunesse (Massot Éditions, 2017)

Repères

• Dans la médecine tibétaine, la prise du pouls est une méthode de diagnostic qui permet d’écouter la santé des organes creux (intestin grêle, vésicule biliaire, colon, estomac, vessie, organes sexuels) et des organes pleins (cœur, foie, poumons, rate, reins). On le prend avec trois doigts sur chaque poignet, ce qui donne six positions.

• Les moxas : C’est une technique de moxibustion, qui consiste à laisser se consumer un cône d’encens constitué de plante comme l’armoise, posé sur la peau et retiré avant que le foyer ardent ne la brûle. C’est du moins ainsi que l’on procède en France.

Méditer tout simplement

La méditation Pleine conscience ou MBSR (Mind Fullness-Based Stress Reduction) offre cette possibilité. Elle a trouvé sa place dans certains services d’oncologie, comme à l’Institut Bergonié à Bordeaux, où le formateur Stéphane Faure, fondateur du site Eythymia, intervient. Et les bénéfices sont au rendez-vous : « Les patients semblent mieux tolérer les traitements lourds. Il reste difficile d’évaluer précisément l’apport de la Pleine conscience, car ces personnes ont bien souvent entamé une démarche de changement globale, incluant aussi le sport, le soutien psychologique, la diététique… », explique-t-il. Tout compte !

Liker, Partager !

Ces sujets peuvent vous intéresser

Les réseaux neuronaux de la méditation, du vagabondage mental et de l’attention

Depuis une quinzaine d’années, les neurosciences permettent de mieux comprendre le mode d’action de la méditation sur le cerveau....

Un point de vue bouddhiste de l’éthique et de la bioéthique

Euthanasie, clonage, GPA, neurosciences…. Quelles sont les réponses du bouddhisme aux défis de la bioéthique actuels ?

Les plus de la méditation de pleine conscience pour le XXIe siècle

Si les bienfaits thérapeutiques de la mindfulness ne sont plus à démontrer, comment agit-elle sur notre santé ? Un remède...