©Matthieu Stricot

Dans la forêt bretonne, le bouddhisme tibétain rayonne

Au cœur de la Bretagne, la lignée Drukpa du Vajrayana - dit improprement le bouddhisme tibétain -, a établi en 1985 son centre européen. Sous la direction du Bhoutanais Drubpön Ngawang, sept monastiques, aidés de plusieurs laïcs, font vivre ce havre de quiétude. Le monastère de Plouray (Morbihan) attire des centaines de personnes, lors de la venue de grands maîtres.

Une petite route qui serpente dans la forêt conduit jusqu'à l’ancienne ferme restaurée, point de départ de l'aventure. Trois professeurs de yoga en sont à l’origine. Leur rencontre, dans les années 80 avec Kyabjé Touksé Rinpoché, grand maître de la lignée Drukpa, à Sainte-Agnès (Alpes Maritimes) oriente à jamais leur vie différemment. L’un des trois Bretons propose de mettre sa ferme à la disposition de la lignée. Touksé Rinpoché accepte et débute alors l’installation du monastère. Au décès du grand maître, son successeur, Sa Sainteté Gyalwang Drukpa, envoie son disciple Drubpön Ngawang Tenzin en Europe, et Plouray devient le centre de la lignée sur le continent.

Drübpon Ngawang se souvient de son arrivée en France, à l’âge de 35 ans. « Nous avions très peu de moyens, les Occidentaux de l'époque avaient une conception du bouddhisme très éloignée de celle d'aujourd'hui. Me familiariser avec de nouvelles mentalités a fait partie intégrante de ma pratique ». Le maître originaire du Bhoutan a l’habitude de relever les défis, sa mission prend forme peu à peu. Des maîtres viennent enseigner à Plouray et les fidèles du monastère aident à construire les éléments qui le constituent aujourd’hui. C’est ainsi que sous sa direction et en présence de Sa Sainteté Gyalwang Drukpa et de son père, Kyabjé Bairo Rinpoché, le « Stupa des portes de bon augure » est consacré en 1997 ; puis en 2003, c’est l’ouverture du temple ; le moulin à prières est terminé depuis 2008 ; enfin, la construction du Jardin de méditation commence au début des années 2000. L’endroit compte aujourd'hui sept maisons et un deuxième temple, le Lama Lhakhang, qui a été inauguré en 2017, après cinq ans de construction.

Avant le Dharma, le travail

La première nonne de Plouray, Aniela, aujourd'hui centenaire, réside dans la maison de retraite de la commune. Suivant sa voie, trois moines et quatre moniales font désormais vivre, sur le plan spirituel, le centre, reconnu en 2004 en tant que congrégation religieuse, sous le nom de « Pel Drukpay Tcheutsok ». Ils sont accompagnés par trois résidents laïcs.

Jigmé Puntsok, 57 ans, est le plus ancien résident. Le religieux, identifiable à son vaste châle, sa jupe et son couvre-chef de couleur bordeaux, a connu les lieux au début, en 1994. « Si on m'avait dit, plus jeune, que j'allais devenir moine, je ne l'aurais pas cru », assure-t-il. Dans les années 80, il séjourne souvent en Inde, pour une association humanitaire d'aide aux réfugiés tibétains. Bien que distant vis-à-vis des religions, il a l'occasion d'assister, en 1992, à un enseignement du Dalaï-Lama, à Dharamsala. Impressionné, il dévore plusieurs livres sur le bouddhisme, avant de rencontrer Sa Sainteté Gyalwang Drukpa, à Paris, en 1995. « À partir de là, il n'y avait pas d'alternative : c'était devenir moine ou rien ». Pendant dix ans, il travaille néanmoins six mois sur douze à Rennes, mais rentre tous les week-ends au centre, avant de devenir résident permanent en 2008. À ce titre, il a construit lui-même son logement.

Les capacités des Occidentaux ne sont pas différentes de celles des Asiatiques. Il n'est pas nécessaire d'adapter la pratique de la méditation. Ça permet de garder la tradition pure. » Drübpon Ngawang

Le Vénérable Drubpön Ngawang, qui sait combien il est « important de s'assumer socialement et financièrement », demande aux résidents de travailler. « Il connaît l'environnement occidental et sait que c’est nécessaire », ajoute Laëtitia. Cette laïque de 35 ans réside à Plouray depuis cinq ans. Native de Trébeurden (Côtes-d'Armor), elle travaille, dans la semaine, pour une société d'export. Pendant son temps libre, secrétaire bénévole, elle cordonne notamment les déplacements de Drubpön Ngawang en Europe ainsi que les relations avec les autres centres.

La vie monastique se veut pragmatique, à Plouray. « On peut sortir faire des courses, de la natation, aller voir sa famille », explique Jigmé Puntsok. Désormais, le moine consacre beaucoup de temps à la pratique de la méditation : « La transformation de l'esprit se fait aussi en vivant avec les autres. Il faut savoir gérer ses émotions. Développer la bienveillance et la compassion ne doit pas se cantonner à la théorie, il faut le mettre en pratique. »

Un lieu dédié à la paix

Cinq habitations accueillent les retraitants. En comptant les dortoirs et les maisons du Jardin de méditation, le centre a une capacité d'accueil d'une centaine de lits. Lors des grands événements, le monastère peut attirer les foules. C'était le cas lors de la venue du Dalaï-Lama, en 2008, ou pour les 49 jours de cérémonie consécutifs au décès de Kyabjé Bairo Rinpoché, en 2017.

Autour du monastère qui s’étend sur 15 hectares au cœur de la forêt, certains fidèles ou amis ont acheté 150 hectares de terrains pour éviter toute forme de nuisance. « Les résidents temporaires, explique Jigmé Puntsok, y trouvent le calme pour pratiquer ou écrire une thèse ou un livre ». En parcourant le site, les chants des oiseaux ou le bruit du vent dans les arbres ne sont perturbés que par les tintements du moulin à prières.

« Nous vivons dans un coin idyllique. Même les non-bouddhistes repartent d'ici métamorphosés », assure Shérab Drölma, nonne de 74 ans, qui se souvient de sa première venue à Plouray, en 2003, en compagnie de son frère. Elle avait entendu parler du centre, deux ans plus tôt, par l'intermédiaire d'un moine morbihannais, en retraite dans les Cévennes. Après avoir assuré l'accueil à la congrégation Karma Migyur Ling, dans le Vercors, elle revient rapidement en Bretagne pour remplacer Aniela à l'intendance. Le lendemain de ses 60 ans, le 27 mai 2005, Shérab Drölma prend refuge auprès de Sa Sainteté Gyalwang Drukpa, à Plouray, qui devient définitivement sa maison. Pourquoi choisir une vie de renoncement ? La moniale, qui désirait devenir une religieuse catholique à 12 ans, avant de suivre d'autres voies, a « toujours pensé que l'être humain était perfectible ».

Au centre, en plus de la pratique et de l'étude, elle est responsable de la boutique depuis 2005 et donne des conférences un mois sur deux, en alternant avec Drübpon Ngawang. Après trente ans passés en France, le supérieur remarque que « les capacités des Occidentaux ne sont pas différentes de celles des Asiatiques. Il n'est pas nécessaire d'adapter la pratique de la méditation. Ça permet de garder la tradition pure », se réjouit-il

Matthieu Stricot Journaliste, Matthieu Stricot a le goût du voyage, de la nature et des rencontres. Spécialisé dans les thématiques liées aux religions, à la spiritualité et à l’histoire, il collabore à différents médias, dont Le Lire +

La lignée Drukpa, ses maîtres et ses Bodhisattvas

Fondée par Drogön Tsangpa Gyaré en 1206, la lignée Drukpa, de tradition kagyupa, a vu son histoire illustrée par de grands yogis et saints tels Gotsangpa, Drukpa Kunley ou Shakya Shri. Tous sont représentés dans le Lama Lhakhang, le deuxième temple de Plouray, qui est fermé au public et n’ouvre qu’une fois par mois pour les adeptes, le jour des Dhakinis. Sa Sainteté Gyalwang Drukpa, responsable de nombreux monastères au Tibet, en Inde, au Népal et de plusieurs centres à travers le monde, dirige la lignée. Il est considéré comme la réincarnation de Tsangpa Gyaré, lui-même réincarnation du Mahasiddha indien Naropa et émanation de Chenrézi. Ce Bodhisattva est représenté à l’intérieur du Stupa de Plouray, aux côtés du Guru Padmasambhava et de la Bodhisattva féminine Tara, « La libératrice ».

La lignée, qui possède un ancrage ancien en dehors du Tibet, est devenue majoritaire au Bhoutan au XVIIe siècle. Dans la langue dzongkha, Bhoutan se dit « Druk Yul », la « terre des dragons ». Le nom de la lignée Drukpa se réfère donc à la créature mythologique, mais aussi au tonnerre, à la foudre.

M.S.

Sa Sainteté Gyalwang Drukpa, le « Grand dragon »

Sa Sainteté Gyalwang Drukpa est le maître de la lignée Drukpa. Si nombre d’adeptes le nomment par son titre de Drukchen, « Grand dragon », il préfère, par modestie, qu’on l’appelle simplement Drukpa, le Dragon. Sa Sainteté naît en 1963, le dixième jour du premier mois du calendrier tibétain, à Tso Péma (Inde), où des grands maîtres sont rassemblés à l’occasion des fêtes de Tsé Tchou, le jour même de la première danse rituelle des Huit Manifestations du Gourou Padmasambhava. L’autorité suprême de la lignée Nyingma, Sa Sainteté Dudjom Rinpoché, voit tout de suite en l’enfant la réincarnation d’un grand maître. Le père du nouveau-né n’est autre que Bairo Rinpoché, grand maître Nyingmapa.

Trois ans plus tard, il est reconnu, à Dharamsala, comme étant la réincarnation du XIe Gyalwang Drukpa. En 1967, il est intronisé au siège de la lignée Drukpa, à Darjeeling. Les plus grands maîtres de l’époque constatent déjà qu’il ne s’agit pas d’un être ordinaire : avant de savoir lire et écrire, il sait, notamment, remettre des pages dans le bon ordre. Son maître principal est Touksé Rinpoché, le régent de la lignée depuis le décès du XIe Gyalwang Drukpa.

À l’adolescence, Sa Sainteté commence à donner des enseignements très profonds et, à 18 ans, il prend les rênes de la lignée Drukpa, à la mort de son maître. Très présent au Ladakh (Inde), il fonde aussi le couvent du Mont Druk Amitbha, près de Katmandou, au Népal, où vivent plus de 600 nonnes. Invité régulièrement dans les pays himalayens et en Occident, il se révèle très impliqué dans les causes humanitaires et environnementales. En 2017, il initie le projet Live to love, incitant ses étudiants et disciples à s’impliquer dans la protection animale, la défense de l’égalité femmes-hommes ou le soutien aux personnes malades. Ses activités altruistes lui ont valu de nombreuses distinctions, comme le prix Millennium Development Goals des Nations Unies, en 2010.

M.S.

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