Vue d'ensemble du temple du Bayon ©Laurent Testot

La légende de Jayavarman VII,
mystérieux roi d’Angkor

Le plus grand souverain de l’Empire khmer en fut aussi le premier monarque bouddhiste, succédant à de nombreux rois hindous.

De la civilisation d’Angkor, on connaît l’image fascinante des temples assoupis dans la jungle du Cambodge, « redécouverts » dans la seconde moitié du XIXe siècle par les colons français. Aujourd’hui, une visite de ces monuments commence souvent par le fascinant Angkor Vat (Vat signifiant temple en khmer). Angkor Vat est le plus grand édifice religieux au monde. Il est aussi le monument le mieux conservé des 2 000 km2 d’Angkor, capitale de l’Empire khmer qui régna sur une bonne partie de l’Asie du Sud-Est du IXe au XVIe siècle. Signalons que cet ancien temple hindouiste a été occupé et entretenu par un monastère bouddhique depuis cinq siècles - les colons français se sont attribué le mérite d’une « découverte » qu’ils devaient aussi aux moines locaux. Mais pour une première visite, il faut passer devant Angkor Vat sans s’arrêter, dépasser la foule des touristes du matin, car le plus spectaculaire nécessite de s’enfoncer plus avant, jusqu’au temple du Bayon.

Nous y sommes. Une pyramide de pierres, hérissée de tours, cernée par une galerie ; cette dernière déploie une fresque de bas-reliefs superbement conservés, dépeignant une longue bataille sur plusieurs centaines de mètres, avec un art consommé. Tout y est : les éléphants de guerre, les navires, les armes des soldats, d’un réalisme saisissant…

Les tours de la pyramide ont quatre côtés. Chacun de ces côtés est orné de gigantesques visages, faisant face à un point cardinal. Tous identiques, les visages surveillent l’horizon pour l’éternité. Où qu’on soit, un regard nous suit. Bouche large, sourire compassionné, nez épaté, mâchoire carrée et volontaire, traits charismatiques… Tous ces visages, évoquant le bodhisattva Avalokiteshvara, reproduisent de façon réaliste le visage d’un roi extraordinaire, Jayavarman VII.

Jayavarman VII, premier des rois de l’Empire khmer

Revenons huit siècles en arrière. Les princes khmers se disputent le trône d’un puissant empire, dans une Asie du Sud-Est où bouddhisme et hindouisme, venus d’Inde via la Birmanie et l’Indonésie, coexistent depuis au moins le VIe siècle.

Nous avons peu d’éléments historiquement attestés sur Jayavarman VII, le premier des rois bouddhistes à régner sur l’Empire khmer - ses prédécesseurs étaient tous hindous. Fils du roi Dharanindravarman II et de la reine Sri Jayarajacudamani, ce tenant du Mahayana est né vers 1120. Il épouse une princesse bouddhiste, Jayarajadevi, dont la forte personnalité équilibre la sienne. Elle lui prodiguera nombre de conseils décisifs, tant dans la première partie de sa vie que lors de son règne - sachant qu’il ne montera sur le trône que très tardivement !

Alors que le futur Jayavarman VII a entre 30 et 40 ans, un de ses demi-frères, Yasovarman, s’empare du trône à la mort de leur père. Le prince part en exil, probablement vers le royaume voisin du Champa (qui s’étendait au centre de l’actuel Vietnam), afin semble-t-il de ne pas donner prétexte à une guerre civile.

Hélas, en 1166, un courtisan, Tribhuvanadityavarman, s’empare du trône de Yasovarman. Lorsque Jayavarman entend parler de ce coup d’État, il se précipite vers Angkor. Il arrive trop tard pour prendre parti, Yasovarman a péri et la guerre civile est terminée. Jayavarman peut néanmoins retrouver sa famille et s’établir à Angkor, sans être inquiété par le nouveau roi.

Les Cambodgiens disent volontiers que Jayavarman VII inventa la Sécurité sociale, parce que ces hospices auraient soigné et abrité gratuitement les gens.

Douze ans plus tard, le Champa lance une invasion meurtrière. Sa flotte remonte le fleuve Mékong, puis le lac Tonlé Sap, avant de piller Angkor. Tribhuvanadityavarman est tué, la capitale incendiée. Jayavarman prend la tête de la résistance. Au terme de cinq années de lutte, il inflige une défaite définitive aux Chams - c’est cette interminable bataille qui est dépeinte sur les bas-reliefs du temple du Bayon.

C’est en 1181, âgé de 61 ans, que Jayavarman VII peut être couronné roi. Son règne durera plus de trente ans, puisqu’il meurt vers 1215, à environ 95 ans ! D’un point de vue territorial, il incarne l’apogée de l’Empire khmer. Il brise le Champa et pille sa capitale en 1190, mettant sous son contrôle la moitié sud du Laos, la moitié nord de la Malaisie et l’essentiel du Myanmar.

Bayon, ou la frénésie de construction

Une fois son empire consolidé, il se mue en bâtisseur. Il fait d’abord renforcer une gigantesque citadelle sacrée, Angkor Thom, désormais cernée d’un mur d’enceinte cyclopéen. Puis il fait édifier une bonne part des temples qui se visitent aujourd’hui à Angkor : Ta Promh, dédié à sa mère et à son guru en 1186 ; Preah Khan, dédié à son père en 1191 ; sans compter Banteay Kdei, Ta Som, Neak Pean, ainsi que les immenses terrasses dites des Éléphants (pour la revue des armées) et du Roi lépreux (pour les crémations royales).

Le plus beau témoin de cette frénésie de construction reste le spectaculaire Bayon, érigé au centre d’Angkor Thom. C’est un temple bouddhiste en forme de pyramide, hérissé de tours, qui s’inscrit au cœur du mandala architectural qu’est Angkor Thom. Le Bayon, dont l’émissaire chinois Zhou Daguan rapportera en 1296 que ses tourelles étaient recouvertes d’or, est un mausolée aux dimensions de ce monarque universel : hors norme.

Au XIIe siècle, l’agglomération qui s’étend autour d’Angkor Thom abrite au moins un demi-million d’habitants. Sont érigés dans tout l’empire, rapporte-t-on, plus de temples, bouddhistes mais aussi hindous, que sous la totalité des règnes de ses prédécesseurs. Les routes sont restaurées, rayonnant depuis Angkor, désormais jalonnées, le décompte est attesté par de nombreuses stèles, de 121 maisons de lumières (équivalents à des caravansérails) et 102 hôpitaux, tous identiques en taille et plan. Les Cambodgiens disent volontiers qu’il inventa la Sécurité sociale, parce que ces hospices auraient soigné et abrité gratuitement les gens - des inscriptions détaillent précisément la liste du personnel et des donations foncières qui en finançaient le fonctionnement. Ces œuvres se plaçaient sous la protection de Bhaishajyaguru, bodhisattva de la Médecine, dont on a retrouvé des centaines de statues.

À la mort de Jayavarman VII en 1219, son fils Indravarman II monte sur le trône et règne en bouddhiste jusqu’en 1243. Jayavarman VIII lui succède. Il revient à l’hindouisme, se met sous la protection de Shiva et transforme de nombreux temples bouddhistes en sanctuaires hindous. Il est renversé en 1295 par son gendre Indravarman III qui, fidèle du bouddhisme Theravada, introduit cette nouvelle école. Il faudra attendre le XVIe siècle pour qu’elle devienne hégémonique, 19 Cambodgiens sur 20 s’en réclament désormais. Mais c’est là une histoire qui se raconte ailleurs, loin des pierres d’Angkor.

Laurent Testot Journaliste, formateur et guide-conférencier en histoire globale/mondiale, passionné par une approche comparée des religions, inquiet pour la santé de notre planète, il s’emploie à faire de l’écriture de l’histoire un Lire +
Jayavarman VII
©Musée Guimet / Susan Black

Le visage du
roi-bodhisattva

Jayavarman VII était-il si mégalomane que toutes les statues de Bouddha et bodhisattva devaient prendre son visage ? Non, il ne faisait que s’inscrire dans une tradition iconographique. Depuis le Xe siècle, la divinité suprême des rois khmers, que ce soit Vishnou ou Shiva, se voyait attribuer le visage le plus sacré connu des humains : celui du roi-dieu, les traits du souverain. En conférant son visage à Bouddha et à Avalokiteshvara (considéré ici comme de genre masculin), Jayavarman VII suivait l’usage. De même, son épouse Jayarajadevi donnait ses traits de reine à la parèdre (shakti) de la divinité Avalokiteshvara, en l’espèce la divinité Tara ou la bodhisattva Prajnaparamita, mère spirituelle de tous les bouddhistes.

Si le couple royal se réclamait de la tradition du grand véhicule, leurs pratiques témoignent d’une époque de mélange entre Mahayana et tantrisme. Dans ces images destinées à fournir un support à la dévotion du peuple, le roi est toujours représenté avec son épouse. Si Jayavarman VII a favorisé ainsi le bouddhisme Vajrayana, avancent certains historiens, c’est qu’il aurait considéré que son règne tenait du miracle, vu son ascension tardive sur le trône -un miracle que le bouddhisme ésotérique semblait mieux à même d’expliquer que d’autres écoles, le Vajrayana mettant souvent en scène les miracles dans son iconographie.

L.T.

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