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Kintsugi

Ou comment les brisures réparées révèlent notre beauté intérieure.

Un célèbre maître de thé visitait la riche demeure d’un bienfaiteur. Ce dernier, soucieux d’impressionner son hôte, mit en bonne place un superbe vase chinois d’une inestimable valeur. Mais le poète, plus attentif à la beauté tremblante du jardin et des feuilles dans le vent, ne prêta aucune attention à cet objet exceptionnel. Une fois parti, le collectionneur, pris de colère, fracassa le précieux vase sur le tatami. Ses proches recollèrent les débris en disposant un peu d’or dans ses nervures. Lors d’une autre visite, à la vue du vase ainsi rafistolé, le maître de thé ne put réprimer un : « Quelle merveille ! Il est bien plus beau comme cela ! »

Nous nous faisons souvent une fausse idée de ce que peut être une vie parfaite, une relation harmonieuse, un boulot de rêve ou tout simplement une existence heureuse. Nous cultivons de sympathiques chimères qui nous donnent à croire et à penser (ce qui revient au même) que notre vie devrait ressembler à ceci ou cela, à tous ces modèles et ces images héritées des mythes ou des stimulations culturelles qui nous ont bercés.

« Ce que les autres te reprochent, cultive-le, car c’est toi »

Or, rien n’est plus touchant que cette imperfection que nous désirons chasser de nos jours. Souvenez-vous de l’adage de Cocteau lâchant volontiers à tel ou tel apprenti créateur : « Ce que les autres te reprochent, cultive-le, car c’est toi ».

La légende dit que l’arrangement floral japonais, qui consiste à disposer quelques fleurs coupées et branches en un bouquet simple et si esthétique nommé ikebana, vint de la compassion exprimée par un moine qui, touché de voir des fleurs fauchées par une tempête, décida de prolonger un peu leur vie non en les cueillant, mais en les recueillant sur le chemin et dans les herbes pour les disposer en un bouquet fragile et beau. De même, la poterie ou la céramique précieuse une fois tombée, brisée ou ébréchée, est dans notre tradition du Zen ramassée, les morceaux disjoints et les bris sont recollés à l’aide d’une laque saupoudrée d’or. Cet art délicat réinsuffle une vie à ce que la maladresse ou l’accident avait anéanti. La métaphore est alors visible : l’objet que l’on croyait fêlé, brisé, défait, déchu, devient par le miracle de la patience et de l’attention, un objet encore plus précieux et artistique. Paradoxalement, c’est parce qu’il est imparfait et ne dissimule en rien son histoire et ses accidents qu’il gagne une indicible dimension poétique et esthétique. Et puis, il y a cet or qui recolle les bords séparés, cette lumière matérielle qui coule par les interstices et qui se met de manière incongrue et inconditionnelle au service de ce qui est au rebut, et dont il enrichit les cicatrices. Ainsi est la nécessaire fragilité du monde, et ces blessures, ces souffrances tellement nécessaires à la réalisation de notre plénitude. Nous devons nous briser afin de nous retrouver. Cet or qui s’immisce dans l’entre-deux improbable de ce qui est séparé, qui relie et réconcilie ce que l’illusion avait disjoint, cet or n’est autre que le visage, le plus tangible ici, de l’amour.

L’objet que l’on croyait fêlé, brisé, défait, déchu, devient par le miracle de la patience et de l’attention, un objet encore plus précieux et artistique.

Dans notre tradition occidentale des maîtres verriers et faiseurs de vitraux, ce sera le plomb qui assemble des bris de verres colorés afin de donner naissance aux formes et aux histoires qui se peignent dans la lumière des grandes fenêtres, rosaces ou lancettes des cathédrales. Un or ou un plomb au service de la lumière qu’ils donnent à voir, qu’ils articulent et rendent palpables. Là, dans la clarté qui inonde la nef des grands vaisseaux chrétiens et transfigure les lourdes pierres des piliers et des dalles en des champs de couleurs mouvantes, on contemple l’amour à l’œuvre – il y a trois manières de contempler le vitrail : s’immerger dans l’histoire qu’il raconte, lui tourner le dos pour contempler le jeu des éclaboussures de lumière sur la pierre et enfin faire corps avec lui en se couvrant et irradiant sa propre lumière.

De même, un modeste bol ébréché et réparé devient cette merveille fragile aux nervures lumineuses et aimantes.

L’invitation du Kintsugi est sans ambages : nos imperfections nous sont précieuses, elles sont nos trésors. Plutôt que de déguiser nos failles et fautes, ce qui semble nous séparer du plus essentiel en nous-mêmes ou chez l’autre, prendre soin de cet espace, de cet écart et l’aimer, simplement. Lui accorder attention, chaleur et lumière.

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Pierre Taïgu Turlur Pierre Taïgu Turlur enseigne la langue française, la littérature et la philosophie à Kyoto et Osaka, au Japon. Pratiquant le Zen depuis 1978, il a reçu la transmission du Dharma dans la lignée de Gudo Nishijima et Niwa Zenji. Il Lire +
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