©DR

Juliette Lamboley :
zen sur scène

À 28 ans, Juliette Lamboley a déjà un joli parcours de comédienne derrière elle. Au Théâtre du Palais Royal, elle a joué dans Edmond, la pièce d’Alexis Michalik, et sera bientôt à l’écran dans Ce soir-là, téléfilm sur les attentats du Bataclan, réalisé par Marion Laine. Au cinéma, elle a accompagné des partenaires prestigieux, dont Daniel Auteuil dans 15 ans et demi et Stellan Skarsgard dans Rouge Brésil. On l’a également vue à la télévision dans la série Les bracelets rouges. Très souvent amenée à incarner des personnages de soignants, peut-être à cause de son "karma familial", dit-elle, amusée, son intérêt pour le bouddhisme et la pratique de la méditation influencent, sans aucun doute, sa manière de les habiter.

Sa découverte du bouddhisme

« Le bouddhisme a toujours fait partie de ma vie, même si je suis née dans une famille athée. Mon père, bien que n’ayant jamais pris refuge auprès d’un maître, faisait régulièrement des retraites dans la tradition Theravada. La première fois que j’ai médité, j’avais seize ans, c’était dans le centre Bodhinyanarama, un monastère des moines de la forêt, en Ardèche, où nous passions quelques jours avec mes parents. J’étais une adolescente rebelle, je n’avais aucune envie d’y aller, j’avais le sentiment d’être punie, je ne pouvais pas fumer, je devais me lever à quatre heures du matin… Bref, ce n’était pas un séjour de rêve selon mes critères de l’époque. Mais je me suis dit : “Pourquoi pas ? C’est une expérience”, et j’ai commencé à pratiquer sans rien savoir sur le bouddhisme. Peu à peu, les choses se sont apaisées en moi, je suis passée d’une attitude de rejet à un réel intérêt. Je dois dire que cela s’est fait grâce au Vénérable Nyanadharo, dont la forte personnalité contrastait avec l’image que je me faisais des moines asiatiques. J’ai “accroché” au point de suivre par la suite des études de philosophie des religions. »

Sur les traces de la tribu Yawanawa avec le Vénérable Nyanadharo

« Sur ce chemin, une autre expérience a été déterminante pour moi. Pour le tournage du film Rouge Brésil, j’ai eu la chance de vivre quelque temps à Rio de Janeiro. Dans cette ville incroyable où je ne pouvais plus me référer à mes repères habituels, j’ai été confrontée à une culture très spirituelle, dont la pratique est inscrite sur le corps, dans la nature, les intuitions, les sensations. J’y ai découvert une spiritualité basée sur l’expérience, ce qui a changé par la suite fondamentalement tout mon parcours de vie. Je ne savais pas encore à quel point !

« Être dans un état de neutralité, de vide créatif, me donne accès à des émotions beaucoup plus fortes. »

J’ai commencé à en prendre conscience en rentrant en France. Un jour, le Vénérable Nyanadharo me propose d’aller avec lui au Brésil pour rencontrer une tribu Yawanawa (1) dans le but de réaliser un documentaire. Nous voilà partis avec un swami indien et un moine taoïste chinois pour vivre pendant un mois avec des chamans d’Amazonie, en plein cœur de la jungle, à douze heures de pirogue du village le plus proche. Pour ces dignitaires, le but de ce voyage était d’essayer de trouver des ponts entre ces différentes traditions. Pour moi, ce fut un périple fantastique : je les ai écoutés, j’ai médité dans la forêt, j’ai appris beaucoup de choses en un temps très court… Cette expérience intense a été un élément déclencheur. À mon retour, ayant besoin de mettre des mots sur ce que j’avais vécu, je me suis inscrite en master de philosophie des religions et j’ai commencé à assister à des cours à l’Institut d’Études Bouddhiques (IEB) et au Sésame (Centre de Culture Spirituelle, créé par le philosophe soufi Abdennour Bidar). »

Comment le bouddhisme l’a transformée en tant que comédienne

« Tout cela a bien sûr eu un impact sur mon travail artistique, par exemple en m’aidant à mieux ressentir et exprimer des émotions. Contrairement à ce que je pensais quand j’ai débuté la méditation, qu’elle n’était pas compatible avec le travail d’un comédien, et qu’il fallait forcément devenir nonne pour bien pratiquer afin d’atteindre un état d’Éveil, je me suis rendu compte plus humblement que la pratique me permettait d’être plus juste, plus à l’écoute des émotions des personnages que j’interprétais. J’ai le sentiment d’avoir un jeu plus fluide, d’être plus présente et de pouvoir me renouveler davantage quand je joue au théâtre, soir après soir. Si l’émotion que je fais passer est juste, je touche le spectateur ; si je suis fausse, si j’agis de manière mécanique, le public le ressent. Les émotions sont des énergies. Or pour les ressentir et les provoquer, il faut qu’elles prennent naissance dans ce que j’appelle le “centrage”, ce moment de vide entre deux répliques, où je ne sais pas encore ce que va dire mon partenaire ni ce que je vais lui répondre. Dans cet espace-là, tout est possible. Je n’arrive pas à le mettre en pratique à chaque instant, mais j’y travaille ! Je retrouve cette sensation dans la pratique de la méditation et je tente de l’appliquer sur scène : je suis dans l’instant présent, sans jugement, sans attendre la réplique de l’autre, sans anticiper ce qu’il va dire, et lorsqu’il parle, sans interpréter ses paroles. Être dans un état de neutralité, de “vide créatif”, me donne accès à des émotions beaucoup plus fortes. Après toutes ces expériences, je me suis intéressée à la pratique du Zen Soto. Pratiquer zazen devant un mur blanc, sans encens, sans mantra, sans déité, sans concentration, juste en étant concentrée sur la posture, me ramenait au corps, et c’est exactement ce qu’il me fallait. Actuellement, je pratique vingt minutes chaque matin et une heure et demie par semaine au centre Ten Chi Jin Zen Kai, avec la moniale Jocelyne Derudder (2). C’est une autre étape de ma vie, je l’expérimente avec une grande joie et curiosité… Jusqu’à la prochaine ! »

Notes

(1) Les Yawanawa forment un peuple indigène qui vit dans l’État d’Acre, région nord du Brésil, mais aussi en Bolivie et au Pérou.

(2) Disciple de Hirano Rôshi, Jocelyne Derudder rencontre pour la première fois ce maître zen en juin 1992. Elle suit son enseignement et reçoit l’ordination au Temple zen Zuiun-Ji, au Japon en 1995 puis en 1999. Elle dirige l’institut Ten Chi Jin Zen Kai Paris depuis 2005, pour laquelle elle organise des sessions de Zen et les venues de Hirano Rôshi en Europe.

Liker, Partager !

Ces sujets peuvent vous intéresser

Une retraite collective chez les bouddhistes : oui mais laquelle ?

S’extraire de son quotidien et des sollicitations extérieures, trouver une réponse intérieure à notre quête de sens, mieux...

Un esprit libre dans un environnement libre : l’art des kôans pour aujourd’hui

Comme l'exprime très bien Catherine Pagès dans...

Anne-Sophie et Stanislas de Quercize : « Le pèlerinage de Shikoku est un chemin de transformation. »

Deux ans après les 1600 km de Saint-Jacques-de-Compostelle, ce couple de chrétiens engagés vient d’achever à pied (1200 km) le...