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Jeanne Mascolo de Filippis
« Le voyage d’Alexandra David-Neel à Lhassa témoigne d’une formidable force morale. »

Esprit libre, Alexandra David-Neel fut l’une des premières bouddhistes de France. Cette femme engagée est allée au bout de ses rêves en arpentant l’Himalaya et en étant la première Occidentale à pénétrer à Lhassa, au Tibet. Entretien avec Jeanne Mascolo de Filippis, auteure et réalisatrice qui vient de lui consacrer une biographie.

Pourquoi vingt-cinq ans après le tournage de votre documentaire, diffusé sur France 2 en 1993, revenir à nouveau sur la figure d’Alexandra David-Neel en lui consacrant une biographie ?

Ce sont les éditions Paulsen qui m’ont proposé de faire ce livre pour leur collection Textes et Images à l’occasion du cent cinquantième anniversaire de la naissance d’Alexandra David-Neel, qui fut la plus grande exploratrice du XXe siècle. À l’âge où une retraite officielle se dessine, c’était, pour moi, une façon de refermer la boucle en revenant sur un sujet qui me porte depuis l’adolescence.

Il y a chez vous, comme chez Alexandra David-Neel, une passion pour les voyages et une impossibilité de rester en place…

Je défends Alexandra corps et âme depuis de longues décennies, peut-être en effet en partie en raison de son irrépressible attirance pour l’ailleurs et son goût très prononcé pour le mouvement et le terrain.

Quand et comment naît, chez elle, cette fascination pour l’Himalaya ?

Ses premiers voyages ont lieu en Europe puis en Afrique du Nord. Elle dira souvent qu’elle a retrouvé, par la suite, dans l’Himalaya, dans la grandeur majestueuse de ses paysages, ses impressions des solitudes de l’Afrique du Nord et de l’Atlas. Cette Afrique du Nord qu’elle a longuement parcourue et où elle rencontre, en Tunisie en 1900, son mari, Philippe Neel de Saint-Sauveur. Alexandra est curieuse des lieux comme des hommes qui les habitent. Quand elle rencontre l’Himalaya, elle ressent un véritable appel. Elle commence par voyager en Inde où elle part à la recherche des origines de l’hindouisme et du bouddhisme, puis à Ceylan. Cette femme, qui s’efforce de comprendre le sens de notre présence sur terre, est séduite par l’art de vivre et le sentiment d’harmonie qui se dégage de ces peuples de l’Himalaya et par leur aptitude singulière à donner un sens à leur vie. Elle se retrouve happée par l’Himalaya également parce qu’elle y rencontre des maîtres bouddhistes tibétains, auprès desquels elle trouve des réponses à ses interrogations existentielles.

Dans quelles circonstances rencontre-t-elle le bouddhisme ?

Elle le rencontre en Europe à la fin du XIXe siècle. C’est à cette époque qu’Émile Guimet fonde, sur les bords de Seine, le musée éponyme. Il prononcera une phrase qui marquera Alexandra David-Neel : « Pour comprendre le bouddhisme, il faut avoir une âme bouddhique ». Elle aime à dire que c’est là, dans ce musée qui vient d’ouvrir à Paris en 1889, que sa vocation est née. Émile Guimet organise alors, presque tous les mois, à une époque où le bouddhisme est très à la mode, des cérémonies et rituels bouddhiques.

Quelles étaient ses pratiques bouddhistes ?

Elle a vécu en ermite, en anachorète, au Sikkim, un État de l’Inde du Nord, à 4000 mètres d’altitude, pendant deux à trois ans, aux pieds de Lachen Gomchen Rinpoché, ce maître tantrique très reconnu à l’époque. C’est auprès de son maître qu’elle a approfondi ses connaissances. C’est cet homme, qu’elle consultait régulièrement, qui lui a enseigné les pratiques et rituels de maîtrise de soi des yogis tibétains. Elle a appris notamment auprès de lui la pratique du Toumo, qui permet d’affronter tant les douleurs physiques que les conditions climatiques extrêmes. Elle est bouddhiste avant tout, car cette philosophie l’interpelle et l’aide à vivre.

Que signifie cette volonté farouche de violer les interdits en pénétrant à Lhassa au Tibet ?

Seules quelques personnes sont habilitées, à l’époque, à pénétrer à Lhassa. Le reste du Tibet est, lui, accessible. Des expéditions scientifiques s’y rendent régulièrement. Il est interdit, en revanche, d’y pénétrer à partir du Sikkim, sauf si l’on dispose d’une autorisation officielle délivrée par les Britanniques. Faute de l’avoir obtenue, Alexandra David-Neel a été expulsée du Sikkim à deux reprises. C’est une anarchiste et une femme engagée qui a pour mentor et guide spirituel Élisée Reclus, ce citoyen du monde, militant libertaire et anarchiste non violent. C’est une femme libre qui ne supporte pas les interdits.

Elle se retrouve happée par l’Himalaya également parce qu’elle y rencontre des maîtres bouddhistes tibétains, auprès desquels elle trouve des réponses à ses interrogations existentielles.

Elle n’est pas la seule à ressentir cette fascination. Victor Segalen écrira, lui aussi, une ode au Tibet, à ce Tibet mythique et à cette ville de Lhassa qui fait rêver nombre d’Européens. Germe alors en elle l’idée, en 1918, à l’âge de 50 ans, de réaliser un exploit que personne n’a encore jamais accompli. Son voyage à Lhassa, qu’elle pénétrera en 1924, à l’âge de 56 ans, fut un exploit physique pour une femme de son âge. Il témoigne aussi de sa formidable force morale qui lui permet de transcender toutes les épreuves. Alexandra est une femme ambitieuse. Cet exploit satisfera aussi sa volonté farouche d’être connue.

Au cours de sa vie, elle a fait des rencontres étonnante,  dont celle du XIIIe Dalaï-Lama en exil à Kalimpong…

Elle a été en effet la première Occidentale à rencontrer le XIIIe Dalaï-Lama, le prédécesseur de l’actuel chef temporel et spirituel du Tibet, Tenzin Gyatso. Elle se présente auprès de lui comme l’une des premières bouddhistes de France. Celui-ci lui dira en riant : « Si vous vous revendiquez d’être bouddhiste, madame, il vous faut apprendre le tibétain ». C’est cette rencontre qui la conduira, par la suite, vers son maître, Lachen Gomchen Rinpoché, au Sikkim et à apprendre le tibétain sur place et en suivant des cours à l'École des Hautes Études et à la Sorbonne. Grâce à Alexandra, c’est la première fois que le monde occidental entend parler du Dalaï-Lama.

Y a-t-il un lien entre votre biographie d’Alexandra David Neel et votre documentaire L’enfance d’un maître, qui raconte l’extraordinaire destin de Kalou Rinpoché, sortis tous deux durant l’automne 2018 ?

J’ai tourné une grande partie du documentaire sur Alexandra David-Neel au Sikkim. C’est pendant ce tournage, en 1992, que j’ai rencontré pour la première fois ce jeune Tulkou, né en 1990 à Darjeeling, qui est la réincarnation, reconnue par le Dalaï-Lama, d’un grand maître tibétain décédé en 1989. Quand je l’ai filmé pour la première fois, il avait 18 mois. Après ce tournage, j’ai réalisé un film, L’enfant lama, sur son histoire. J’ai eu, par la suite, la chance et l’occasion unique de pouvoir suivre Kalou Rinpoché, de manière intermittente, sur une période de vingt-cinq ans. C’est la vie de ce Little Buddha, devenu un jeune adulte, ses questions, ses doutes, son cheminement que raconte ce film co-réalisé avec Bruno Vienne

Eric Tariant Les spiritualités vivantes, les alternatives porteuses d’avenir, les utopies concrètes qui esquissent un autre paradigme de développement et l’art (la peinture en particulier) sont les spécialités et principaux centres Lire +

Notes

• Alexandra David-Neel. Cent ans d’aventure de Jeanne Mascolo de Filippis (Éditions Paulsen, 2018)
• L’enfance d’un Maître. Un film de Bruno Vienne et Jeanne Mascolo de Filippis (Mona Lisa Productions – Distribution : Gébeka Films)

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