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Un point de vue bouddhiste de l’éthique
et de la bioéthique

Euthanasie, clonage, GPA, neurosciences…. Quelles sont les réponses du bouddhisme aux défis de la bioéthique actuels ?

Le moindre énoncé sorti de son contexte peut perdre son sens initial, jusqu'à sembler indiquer le sens opposé. Le bouddhisme est âgé d'environ 25 ou 26 siècles, mais il vient à peine d'éclore en Occident, France comprise. Il y est encore peu connu, et il s'avère souvent délicat de transposer les notions bouddhistes dans les langues occidentales, riches des cultures locales et fortement imprégnées de connotations judéo-chrétiennes. Il s'ensuit que présenter un point de vue bouddhiste en quelques lignes ou en quelques minutes est une mission sinon impossible, du moins fort délicate, avec une probabilité non négligeable de générer quelques regrettables malentendus. Il apparaît donc prudent de commencer par poser le cadre avant d'aborder le sujet proprement dit : la bioéthique.

Certains passages des sutras décrivent des faits qui font étonnement penser aux protocoles mis au point très récemment : clonage, insémination artificielle, etc. Il y a 2600 ans, le Bouddha parlait de bébés éprouvettes, bien sûr pas dans ces termes.

 

1-Le cadre

Le bouddhisme est apparu en Inde environ 600 ans avant J.-C., au sein d'une société très avancée dans de nombreux domaines, sciences comme spiritualités. Le Bouddha était un homme instruit, qui maîtrisait les arts et les sciences contemporains, tant profanes que religieux. Il avait 29 ans quand, après la naissance de son fils Rahula, il partit dans la jungle pour se consacrer à la quête spirituelle. Après avoir atteint le but qu'il s'était fixé, à savoir l’Éveil, à 35 ans, il partagea avec autrui son expérience jusqu'à sa mort, à 80 ou 83 ans selon les sources. En d'autres termes, il enseigna pendant au moins quarante-cinq ans !

Son enseignement fondamental, le Sutra des Quatre Nobles Vérités, pointe d'abord l'imperfection de notre mode d'existence qui nous expose à la souffrance, ainsi que les causes dont la principale est l'ignorance, puis établit la possibilité d'y remédier et la manière d'y parvenir. Le Bouddha, lui-même, utilisait un langage imagé en disant qu'il faut d'abord prendre conscience de la maladie pour avoir l'idée de rechercher ses causes, puis vérifier que cette maladie est curable pour s'intéresser au traitement à suivre.

En l'occurrence, le traitement peut être condensé en trois remèdes qui se confortent mutuellement : l'éthique, la concentration et la sagesse - au sens de discernement.

 

2-La bioéthique

 

L'éthique en général

Le bouddhisme se fonde sur l'éthique, c'est-à-dire sur le respect - de soi, d'autrui, de l'environnement. Le principe directeur est qu'il importe d'éviter de nuire à quiconque, autrui ou soi-même. Le principe complémentaire : quand cela s'avère possible, l'idéal est d'agir de manière bénéfique, pour autrui comme pour soi-même.

Le constat initial est, ne l'oublions pas, que le monde dans lequel nous nous trouvons est imparfait. Il est en outre éminemment impermanent : tout phénomène se modifie d'instant en instant, la seule certitude étant que ce qui est apparu finit inéluctablement par disparaître. À partir de là, sur le terrain, chacun a la responsabilité de recourir de son mieux au discernement (la sagesse) afin de déterminer ce qu'il vaut mieux faire ou ne pas faire, en fonction des circonstances du moment.

Rien n'est "bien" ou "mal" en soi ! Un acte peut être répréhensible, voire criminel, dans un contexte, et recommandé, voire salutaire, dans un autre. L'intention, ou encore la motivation, l'emporte sur l'acte. Pour prendre un exemple, tout le monde admet que de manière générale, il est mal d'infliger une souffrance à autrui. Mais les circonstances, médicales, éducatives, etc., exigent parfois de faire subir à quelqu'un quelque chose de pénible, dans son intérêt ou/et dans l'intérêt de la collectivité.

 

Comment s'y prendre pour tenter de faire des choix avisés ? Entre autres critères, le bouddhisme conseille de privilégier le long terme par rapport au court terme. Or, ce n'est pas le choix le plus courant dans notre société moderne, qui cherche souvent le gain immédiat au détriment du long terme, comme l'illustrent bien des scandales sanitaires, les pollutions multiples et diverses ou encore le réchauffement climatique.

 

La bioéthique

Il suffit d'appliquer les grandes lignes déjà indiquées aux différents domaines de la bioéthique. Ainsi, un bouddhiste est a priori défavorable à l'euthanasie, sauf dans des cas très spécifiques, car l'euthanasie revient à tuer quelqu'un délibérément. En revanche, il peut admettre la sédation, car elle a pour finalité d'apaiser la souffrance, et non de tuer. La nuance est sensible.

Dans la même lignée, un bouddhiste est d'accord pour recourir aux cellules souches, mais pas pour utiliser des embryons comme de grossières matières premières. Encore faudrait-il s'entendre sur ce qu'on désigne par embryons : s'agit-il de véritables embryons, c’est-à-dire de personnes à part entière, viables, ou s'agit-il de l'assemblage strictement physique d'un ovule et d'un spermatozoïde ?

En ce qui concerne le clonage ou l'insémination artificielle, un bouddhiste n'a pas de raison d'y être a priori défavorable, puisqu'il s'agit de donner la vie, et non de la retirer. Il est évident que cela suppose de définir des règles, mais ni plus ni moins que pour n'importe quelle naissance.

Notons que, assez curieusement, certains passages des sutras, c’est-à-dire des discours du Bouddha, décrivent des faits qui font étonnement penser à ces protocoles mis au point très récemment : clonage, insémination artificielle, etc. Il y a 2600 ans, le Bouddha parlait de bébés éprouvettes, bien sûr pas dans ces termes. Il avait également une approche des éléments forts proches de la physique quantique.

Pour ce qui est de la GPA (gestation pour autrui), elle est sans doute aussi vieille que l'humanité. Seul le mode d'insémination a évolué. Il serait utopiste de croire pouvoir totalement l'empêcher. Il vaudrait donc mieux être réaliste et l'encadrer pour protéger au mieux les différents partis, notamment les mères porteuses. A priori, l'enfant étant (très) désiré, il sera sans doute bien traité, que ce soit par des parents de sexes différents ou de même sexe.

Le don d'organe est un acte foncièrement altruiste et éminemment utile. Les progrès médicaux améliorant les chances de succès des greffes, il faut sans doute encourager les dons d'organes, en prenant soin, ici aussi, de les encadrer pour éviter les abus et... les meurtres.

Pour ce qui est de l'intelligence artificielle, des robots, des neurosciences, etc., on ne peut que répéter la même chose : ce n'est pas "mal" en soi, mais cela nécessite un encadrement rigoureux.

 

3-Conclusion

Il est normal que les chercheurs cherchent et donc parfois trouvent. Le scientifique a pour vocation d'étendre le champ des connaissances. Il incombe au politique et au législateur de définir les limites des éventuelles applications pratiques, pour éviter que l'appât du gain ou la soif de pouvoir ne l'emportent sur le respect des personnes et de leur environnement. Il incombe à la société concernée de fixer ses priorités : respect de la personne, y compris l'environnement dans lequel elle vit, ou développement matériel au détriment de l'avenir de l'humanité et de la planète ? Enfin, il incombe aux philosophes et aux religieux d'inciter à une démarche éthique. Nul n'a le droit ni le pouvoir d'imposer sa "vérité" à autrui. Mais chacun a le droit et le devoir d'exprimer son opinion, car chacun sera bénéficiaire ou victime des décisions prises et mises œuvre à son époque. Y compris en bioéthique

Texte tiré des États Généraux 2018 pour la révision de la loi de bioéthique 2011 et 2013- CCNE (Comité Consultatif National d’Éthique)

Marie-Stella Boussemart Nonne gelugpa membre de la Congrégation Ganden Ling, fondée par le Vénérable Dagpo Rinpotché, auprès duquel elle étudie depuis 1973 et auquel elle sert d’interprète francophone depuis 1979. Détentrice d’un Lire +
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