Faut-il aller voir Siddhartha l’Opéra Rock ?

Convoquer sur la même scène le prince indien et le king de Memphis (Elvis)… À l’approche du spectacle Siddhartha l'Opéra Rock, qui sera à l’affiche du Palais des Sports de Paris du 26 novembre au 5 janvier 2020, réflexion sur la pertinence de ce ticket… gagnant ?

Bouddhisme et rock’n’roll font-ils bon ménage ? Telle est la question que je me suis posée lorsque je suis tombé sur l’affiche du spectacle Siddhartha l'Opéra Rock. Certes, il n’y a pas de quoi crier au blasphème : après Moïse et Jésus, sans oublier Siddhartha le musical, à l’affiche des Folies Bergère en 2015, les producteurs musicaux semblent avoir trouvé un bon filon, parfois l’illumination, dans la chose spirituelle, même si je me doute qu’ils cherchent plus à rameuter et ramener quelques disciples enthousiastes pour remplir les jauges des salles de concert qu’à éveiller les consciences de manière altruiste. En cherchant mes bouchons d’oreille pour la première, je reste dubitatif : le fossé entre ces deux communautés me semble infranchissable, notamment autour d’une notion commune : l’ego. Les uns le subliment, les autres s’en détachent.

Pourtant, en ayant un peu la foi, on pourrait trouver des points de convergence entre le bouddhisme et le rock, dont les fidèles visent, grosso modo, le même but : atteindre le Nirvana (1). Certes, les chemins divergent - les premiers y parviennent par l’Éveil, les seconds via les paradis artificiels -, mais tous lorgnent une certaine forme d’impermanence. Voire l’immortalité chez les rockeurs empêtrés dans l’illusion de ce fameux Club des 27 (2) qui les feraient définitivement entrer dans la légende en cassant leur pipe avant la trentaine.

Autre point commun : le samsara. Les disciples du Dharma le savent : si l’homme ne peut éviter de souffrir, il peut se libérer en évitant soigneusement les Trois Poisons (3), ces « souillures de l’esprit » qui sont à l’origine de la souffrance. Les apôtres de la « musique du diable » (surnom du rock’n’roll), eux, tentent d’extérioriser leurs démons en musique. Malgré ces petites divergences, bouddhistes et rockeurs se rejoignent sur le constat d’une vie humaine difficile, voire chaotique (ou « chienne d’existence » chez les derniers).

Mystiques vs misfits

Si les ponts semblent exister, c’est bien la musique qui sépare les deux communautés. Les méditants écoutent plus volontiers le sarangi (violon indien) que les guitares électriques, la guimbarde que les cuivres, les dholaks ou les tablas que la batterie. Pour les bouddhistes, l’harmonie est un état d’esprit, non une simple construction d’accords. D’ailleurs, en retraite, on vit en silence et on se couche à 22h, le moment où le rockeur émerge.

Placer le Bouddha sous des déluges de… décibels, drôle d’idée. En écoutant la bande-annonce de ce Siddhartha l'Opéra Rock, qui n’est ni de l’opéra ni du rock, mais plutôt une opérette pop-variété acidulée, je me demande comment le compositeur David Clément Bayard (il joue également le rôle de Devaddatta, l’obscur cousin jaloux de Siddhartha) a réussi à noircir ses partitions. Outre le grand écart temporel (le bouddhisme a 2500 ans, le rock seulement 70), je rappelle qu’entre Dharamsala (sanctuaire du bouddhisme tibétain, au nord de l’Inde) et Manchester ou Liverpool (fiefs des rockeurs), il y a quelque 10 000 kilomètres. Bref, un choc des civilisations, qui entraîne son lot d’interrogations : peut-on concilier la quête hédoniste des rockeurs et la Voie bouddhiste ? L’urgence des enfants du rock et l’impermanence des novices du Bouddha ? Peut-on cheminer vers l’Éveil quand on est un oiseau de nuit ?

Image tirée du film Aburakurasu no matsuri
©DR

Le « rockisattva » existe-t-il ?

Depuis la fin des années 60, certains rockeurs ont créé des passerelles en multipliant les grands écarts. Ainsi, Marianna Faithfull, les Doors, Leonard Cohen (cf. encadré), Sting ou Rivers Cuomo, le chanteur du groupe californien Weezer, se posent sur le coussin de méditation pour se ressourcer entre deux tournées éreintantes. Bob Dylan et Allen Ginsberg ont enregistré la chanson « Do The Meditation Rock » (une ode à Samatha-Chiné et Vipassana-Lhagtong), écrite par le prophète de la contre-culture américaine après une séance de méditation particulièrement intensive auprès de son maître, Chögyam Trungpa Rinpoché, fondateur de la lignée Shambhala. Mais, à l’image des deux stars, les « rockisattvas » confondent généralement transcendance et psychédélisme, la Voie du Dharma et les portes de la perception. Pas simple de déchiffrer des soutras quand on ne lit que des tablatures.

« Être bouddhiste au XXIe siècle, c'est d'abord être un rebelle. » Dzogchen Ponlop Rinpoché

En Asie, des bouddhistes ont, eux aussi, tenté ce rapprochement, tel le moine Zen et DJ japonais Gyosen Asakura, qui entend « remettre le bouddhisme au goût du jour » en organisant des prêches sur fond de rock, de musique électronique et de jeux de lumière dans son temple de Cho-onji, à Fukui. Son compatriote, le moine et guitariste de rock Yoshinobu Fujioka, tenant du bouddhisme de la Terre pure, est un fondu de Bob Dylan et du rock des années 60. Entre deux « gigs » (les concerts dans le jargon musical), le moine passe derrière le zinc de son propre bistrot, The Vowz Bar, à Tokyo, pour chanter les louanges du bouddhisme version rock.

Plus sobre, le célèbre maître tibétain Dzogchen Ponlop Rinpoché, lui aussi fan de rock, rappelait dans le magazine Le Point en 2012, « qu’être bouddhiste au XXIe siècle, c'est d'abord être un rebelle. Cela implique de prendre le risque de mieux se connaître, de laisser tomber les masques sociaux qui nous déterminent et nous spécifient. » Tomber les masques en remisant le cuir : en 2010, le réalisateur Japonais Naoki Katô prenait d’assaut la scène rock avec son film Aburakurasu no matsuri, qui raconte l'histoire d'un ancien rockeur devenu moine bouddhiste. En choisissant de troquer le perfecto noir contre le kesa safran, il sera sauvé par le gong. Comme semble l’illustrer le réalisateur nippon, il faut choisir entre brûler la chandelle ou de l’encens.

Benoît Merlin Editeur et journaliste spécialisé musique (Music magazine, MCM, Lylo, Unplugged), spiritualité (Le Monde des Religions) et société (Le Figaro, Le Monde.fr, Clés magazine, etc.), féru d’enquêtes Lire +

Notes

(1) Nirvana. État de sérénité et de plénitude, libre des passions et de la souffrance, qui marque la fin des renaissances et l’extinction du phénomène. C’est la réalisation de la Voie bouddhiste. Les rockeurs ont écrit mille chansons dessus, mais savent pertinemment qu’ils ne l’atteindront jamais. Ça n’empêche pas de rêver. La preuve : Nirvana est le nom du plus célèbre, sulfureux et éphémère groupe de punk-rock de la planète.

(2) Surnom donné à un club très coté des rockeurs, dont les membres sont tous morts à l’âge de 27 ans, alimentant l’idée qu’il faut vivre intensément et mourir jeune. Y figurent, entre autres, Amy Winehouse, Brian Jones, Janis Joplin, Jim Morrison, Jimi Hendrix, Kurt Cobain et Robert Johnson.

(3) Ces Trois Poisons sont l’ignorance (ou l’illusion, la confusion), l’attachement (l’avidité, le désir) et l’aversion (la haine, la colère). Les rockeurs, eux, ne jurent que par le célèbre slogan de Ian Dury : « Sex, drug & rock’n’roll ». Ainsi, l’ignorance équivaut à la prise de drogues qui crée des hallucinations, crises de delirium en tout genre et paroles de chansons pour le moins confuses. L’attachement, c’est le sexe, on se passe de dessins. Quant à l’aversion et ses manifestations de colère, il suffit d’entendre beugler certains chanteurs pour comprendre que, parfois, le rock, ça fait mal.

Pour aller plus loin

Site du spectacle : siddharthaloperarock.com

©Dan Farber

Leo le « Silencieux »

S’il y a bien un artiste qui n’a pas lu les soutras en diagonale, c’est Leonard Cohen. Un an après la sortie de son album The Future, en 1993 – le plus désespéré de sa discographie pas franchement guillerette, traitant de la folie meurtrière des hommes et d’un désastre imminent -, le compositeur canadien se retira dans le monastère Zen du Mont Baldy, à 80 kilomètres de Los Angeles. Il y vécut cinq ans, appliquant au quotidien les enseignements de Joshua Sasaki Rôshi, célèbre maître de la tradition Zen Rinzai, l’une des trois écoles du bouddhisme japonais. S’il rencontra le maître en 1969, Cohen mettra quelques années avant de prendre refuge, le temps de faire le ménage dans sa vie quelque peu chaotique, comme il le confessa au Nouvel Observateur en 2001 : « Quand je me suis lancé dans ces études, ce n’était pas en raison d’aspirations spirituelles très profondes. Mon problème immédiat était l’organisation de ma vie, pour laquelle je n’étais pas très doué ! Et j’ai trouvé la discipline du monastère très utile… » Devenu moine sous le nom de « Jikan » (le Silencieux), Cohen bénéficia d’un régime de faveur, accordé royalement par un maître aux petits soins pour son célèbre disciple : il disposait de sa propre cellule, d’un bureau avec un vieil ordinateur Macintosh pour écrire, d’un synthétiseur, d’une guitare, d’une machine à café personnelle et de bouteilles d’alcool à l’occasion. Pas très orthodoxe, Sasaki Rôshi franchit même les limites de l’intolérable et fut poursuivi par des nonnes pour abus sexuels. Cela n’empêchera pas Jikan/Cohen d’écrire quelques poèmes à la gloire de son maître, publiés dans le recueil Musique d’Ailleurs (éditions Christian Bourgeois). C’est durant ces années de retraite au Mont Baldy que la star canadienne se fit dépouiller de plus de huit millions de dollars par sa propre assistante, Kelley Lynch, et son adjoint, Neal Greenberg… tous deux élèves du lama tibétain Chögyam Trungpa Rinpoché. Étrange conception de la bienveillance et de l’altruisme.

B.M.

Les Quatre Nobles Vérités, ou « No pain no gain » dans le lexique rock

La métaphore du médecin est souvent proposée pour expliquer le message du Bouddha dans la libération des êtres face à la souffrance. Tout d’abord, avec la première Noble Vérité, il pose le diagnostic en constatant la souffrance. Ensuite, il en montre l’origine, c’est la deuxième Noble Vérité : nous souffrons parce que nous nous nourrissons constamment de trois poisons. Avec la troisième Noble Vérité, le Bouddha dit qu’il est possible que cette souffrance chronique cesse via diverses techniques. Et, enfin, la quatrième Noble Vérité va tracer le chemin qui mène à cet arrêt. Le rockeur, lui, ne va pas chez le docteur. Oui, comme tous les êtres humains, il souffre, il s’empoisonne, mais quoi de mieux que d’en baver pour écrire de bonnes chansons ?

B.M.

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