Extinction rébellion :
Un vent de folle sagesse pour la planète

Toujours plus présent, gênant pour les empêcheurs de sauver le monde, échevelé parfois, Extinction Rébellion s’inscrit aussi dans la voie de la sagesse.

D’action en action, le collectif écologiste Extinction Rébellion (XR) a su s’imposer dans les médias, et très vite grandir depuis sa création en octobre 2018 à Londres, en atteignant les 100 000 militants dans le monde, dont 15 000 en France. Faux sang sur les marches du Trocadéro et occupation au pied d’une tour de La Défense au printemps dernier, blocage du pont de Sully au début de l’été, prise du centre commercial d’Italie 2 à Paris début octobre, opération « Block Friday » fin novembre… XR a marqué les esprits. Autant d’occasions de faire passer les messages pour la protection de la planète. Ce que les activistes XR revendiquent : la prise de conscience du désastre annoncé en premier lieu, mais aussi la réduction immédiate des émissions carbone, l’arrêt de la destruction des écosystèmes et la mise en place d’assemblées citoyennes proactives sur ces objectifs. Démarche ambitieuse… comme d’autres depuis longtemps, mais dans un nouvel esprit communicatif, festif, et surtout non-violent de manière plus affirmée, dans la lignée des penseurs de la désobéissance civile. « Avec Amour et Rage » : telle est la formule emblématique qui clôt tout échange entre les membres du collectif. Autrement dit aussi, avec « Empathie et Détermination », ce qui n’est pas sans rappeler l’essence de la « compassion irritée » incarnée par certaines figures du panthéon bouddhique himalayen. Retour sur les sources d’inspiration politiques et spirituelles du mouvement.

Aux sources de la non-violence

« Extinction Rebellion suit humblement la tradition de Gandhi et de Martin Luther King », pose Roger Hallam, l’un des fondateurs britanniques d’XR, dans une interview accordée à The Guardian. Deux penseurs et acteurs spirituels de la non-violence en politique. Le premier en Afrique du Sud puis en Inde pour le respect et l’indépendance de son peuple, nourri d’hindouisme, de jaïnisme, de christianisme ou encore par un Tolstoï très inspiré… Et le second aux États-Unis pour les Droits Civiques, dans les pas du premier et allant jusqu’à séjourner en Inde pour mieux saisir la substantifique moelle du satyagraha. En toile de fond pour chacun d’eux : la pensée du philosophe et naturaliste américain Henry David Thoreau (1817-1862), lui-même influencé par ses lectures sur l’hindouisme et le bouddhisme, auteur de La Désobéissance civile, un essai fondateur qui deviendra plus tard le livre de chevet du Mahatma. Savant chassé-croisé d’influences intellectuelles et spirituelles, entre l’Orient et l’Occident, ainsi revendiqué par les fondateurs d’XR. Et comme Gandhi et Martin Luther King avant eux, les activistes de ce collectif entendent agir sans violence, mais sans jamais fléchir, au risque de faire de la prison (ils s’y préparent !), et au nom d’une quête et d’une dimension plus grande qu’eux-mêmes, dans l’absolu respect d’autrui, des opposants jamais conçus comme ennemis, ainsi que de tout être vivant. Quoi de plus haut que de vouloir sauver le monde ? Mais point d’idéalisme cependant, la désobéissance civile non-violente doit aussi être une stratégie efficace, d’après eux. Elle serait même la meilleure pour convaincre la population, rallier tout un chacun à la cause, la lutte étant menée pour tous.

De l’interdépendance à l’action

Autre inspiratrice revendiquée du mouvement : l’universitaire américaine Joanna Macy, l’une des théoriciennes de l’écologie profonde et de l’écopsychologie, qui puise également dans le bouddhisme. Elle propose de changer le rapport à soi, aux autres et au monde afin de refonder une civilisation plus durable. Nous vivons, d’après elle, le temps du « grand tournant » post-industriel qui s’appuie notamment sur la prise de conscience citoyenne d’un incontournable « changement de cap » et de paradigme, devant faire émerger une société tout simplement compatible avec le vivant. Elle évoque un nécessaire « travail qui relie » et s’en est justement expliquée dans Bouddha News : « Il s’agit de donner la possibilité aux gens de ressentir et de partager avec les autres leurs sentiments les plus profonds concernant les dangers qui menacent notre planète. Loin de nous détruire, seul ce ressenti permet de découvrir et de faire l’expérience des connexions innées qui nous relient avec les forces d’autoguérison systémiques de la toile de la vie. » (1)

Belle leçon d’interdépendance entre tous les êtres, toutes les parcelles du vivant aujourd’hui, entre les générations d’hier et de demain aussi. Mais après, que faire, comment ne pas céder à l’abattement malgré tout et s’engager pour de bon ? En commençant par cultiver l’émerveillement, avant d’ouvrir les yeux sur les alertes, les urgences de la planète et de « souffrir avec » le monde blessé, au sens premier de la « compassion ». C’est ce qui permet de « changer de regard, puis de s’engager », explique-t-elle. « La reconnaissance et l’émerveillement constituent un processus essentiel commun à toutes les religions et traditions de sagesse. » Pour changer soi-même et changer le monde, selon l’idée bien connue de Gandhi. Et c’est enfin à une révolution intérieure et collective joyeuse, à laquelle elle nous convie, grâce à au sentiment de lutter ensemble et de faire corps pour le meilleur. Précisément celle qui semble être vécue au sein d’Extinction Rébellion.

Sur le terrain, une félicité libératrice

Chants, danse, costumes… Beaucoup d’opérations du collectif XR ont quelque chose de festif, et si les mises en scène assurent une visibilité salutaire aux actions, elles permettent autant de souder les troupes que de communiquer l’enthousiasme aux observateurs extérieurs. Même s’il est bien question d’un message très sombre sur la dramatique extinction des espèces et de notre civilisation par conséquent, contre laquelle les activistes se rebellent. Et quand ils sont postés en rangs serrés, intriqués, arrimés pour bloquer des places stratégiques, ils ne plaisantent pas ! Ils se sont d’ailleurs sérieusement formés aux techniques du blocus pacifique.

Les activistes de ce collectif entendent agir sans violence, mais sans jamais fléchir, au risque de faire de la prison (ils s’y préparent !), et au nom d’une quête et d’une dimension plus grande qu’eux-mêmes, dans l’absolu respect d’autrui, des opposants jamais conçus comme ennemis, ainsi que de tout être vivant.

Mais lutter reste une fête, portée par la perspective qu’une issue est possible et qu’il faut avancer ensemble. Camille Behaghel, architecte spécialiste de l’écohabitat et activiste, a pu en goûter la joie. « La spiritualité et l’écologie sont les deux piliers de ma vie et je me suis vite reconnu dans ce mouvement tout jeune, plein d’énergie positive qui s’est construit de manière spontanée et très horizontale. » Epuisé mais ressourcé, il revient justement d’une rencontre avec Amma, de visite en France, quand nous l’avons rencontré. Son rôle lors de la dernière occupation de la place du Châtelet en octobre : « Peace keaper », pour expliquer justement aux passants (généralement sensibles) ou aux automobilistes (plus impatientés) leur démarche d’ambassadeurs des espèces en voie de disparition, sans lesquelles notre propre survie n’est pas possible. Il est allé jusqu'à se déguiser en lion, pour incarner un emblème du monde animal, et savoure le côté parfois tribal d'Extinction Rebellion : « Souvent, les opérations commencent et finissent par un temps de partage et de fête, explique-t-il. Il existe une grande fraternité au sein du collectif. Et dans les discussions, pour les prises de décisions, la non-violence reste le principe de référence. C’est sûrement ce qui a pu attirer des personnes spirituellement sensibles et qui, jusque-là, n’étaient pas très engagées dans des actions collectives ». L’interdépendance bien comprise et la compassion en acte savent convaincre et forger une militance des profondeurs efficace et inspirée.

Sophie Viguier-Vinson Journaliste, Sophie Viguier-Vinson collabore à Sciences humaines, L’Express, Le Point, etc. Elle a découvert le bouddhisme himalayen en s’intéressant à la cause du peuple tibétain dans les années 90. Avec Eric Vinson, elle a Lire +

Notes

(1) Interview d’Eric Tariant, publiée le 11 avril 2019

Pour aller plus loin

La désobéissance civile d’Henry-David Thoreau (réédité en 2017 chez Gallmeister)
Autobiographie ou mes expériences de vérité de Gandhi (réédité en 2012 au PUF)
Autobiographie de Martin Luther King (Bayard Culture, 2015)
L’espérance en mouvement de Joanna Macy et Chris Johnstone (Éditions Labor et Fides, 2018)
Bouddha est-il vert ? Conversation avec Michel Maxime Egger de Jean-Marc Facombello (Éditions Labor et Fides, 2017)

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