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Bodh Gaya,
le premier des grands sites de pèlerinage

Le Mahaparinirvâna sûtra et quelques autres textes rapportent que le Bouddha lui-même, sollicité par son disciple Ananda, aurait institué quatre lieux de pèlerinage associés aux quatre grands miracles originels : la naissance, l’Éveil, le premier sermon et le Mahâparinirvâna. Lieu de l’Éveil, Bodh Gaya ne pouvait manquer d’occuper une place privilégiée.

Ayant renoncé à l’ascèse, le futur Bouddha choisit, pour continuer sa pratique dans une autre voie, de demeurer dans les alentours de l’humble village d’Uruvilva, qui avait abrité les rigoureuses austérités auxquelles lui-même et ses cinq compagnons s’étaient livrés pendant plusieurs années.

C’est là qu’il fit l’expérience de l’Éveil. Il y passa également les sept semaines qui suivirent l’événement avant de se rendre à Varanasi, où il devait délivrer son premier enseignement.

Les multiples structures composant aujourd’hui le site de Bodh Gaya se répartissent dans deux enceintes. L’enceinte extérieure abrite notamment l’étang de Mucilinda, roi serpent qui protégea le Bouddha d’une pluie torrentielle au cours de la sixième semaine après l’Éveil, une grande plateforme pour les prosternations des fidèles, ainsi qu’une multitude de stûpa votifs et de petits temples édifiés au fil des siècles. Mais c’est évidemment dans l’enceinte intérieure que se regroupent les édifices les plus importants, à commencer par le temple Mahabodhi.

Fondé, semble-t-il, au IIIe siècle avant l’ère chrétienne, lors des ambitieux travaux entrepris sur le site à l’initiative du roi Ashoka, l’édifice fut ensuite l’objet de nombreuses reconstructions et embellissements. Son état actuel est le fruit d’une magistrale rénovation opérée au XIXe siècle. Sa silhouette est conforme au style architectural de l’Inde du Nord, avec une superstructure pyramidale culminant à 54 mètres de hauteur. Des rites comportant récitations en pali et offrandes s’y déroulent quotidiennement.

L’arbre de l’Éveil

À proximité immédiate du temple, objet de toutes les dévotions, se dresse le majestueux pipal, arbre de l’Éveil. Les plus anciennes références à la présence de pèlerins remontent au règne d’Ashoka. Le souverain, lui-même, fervent protecteur du bouddhisme, visita le site à plusieurs reprises, témoignant du plus grand respect pour l’arbre sacré. Il fit un don de 100 000 pièces d’or et lança la construction d’un temple préfigurant le Mahabodhi.

Une tradition rapportée par le Mahavamsa veut que l’une des épouses royales ait pris ombrage des visites répétées d’Ashoka sur les lieux, convaincue que le souverain était mû par un tendre sentiment pour la nymphe de l’arbre et nullement par la dévotion aux enseignements du Bouddha. Elle aurait alors tenté de faire périr l’arbre par sorcellerie. En vain, l’on s’en doute, et ses méfaits lui auraient valu une rapide et juste punition. C’est également sous le règne d’Ashoka qu’une bouture fut prélevée pour être envoyée au Sri Lanka.

Au VIIe siècle, le célèbre pèlerin chinois Xuan Zang fit une description émerveillée de l’arbre qu’il vit au cours de son long périple en Inde.

Une légende, probablement issue d’une interprétation d’événements réels, voudrait également que plus tard, un roi shivaïte ait cherché à faire périr l’arbre par tous les moyens. Il en aurait été puni par une épouvantable maladie de peau.

L’arbre, qu’un archéologue britannique trouva en fort piteux état en 1862, serait en fait, aux yeux des botanistes, le dernier rejet en date d’une longue série qui succéda à l’arbre originel sur le site.

Lieu de toutes les dévotions

Non loin de là, abrité par les frondaisons du pipal, le « trône de diamant » matérialise le lieu même de l’Éveil. C’est en fait une large dalle de pierre que son décor sculpté permet de dater du IIIe siècle avant l’ère chrétienne. Ce qui le rattache donc lui aussi aux travaux menés sous le règne d’Ashoka. Il est aujourd’hui surmonté d’un dais de bronze doré et recouvert d’une étoffe de couleur safran sur laquelle sont déposées les offrandes. Antérieurement à son implantation, l’arbre seul marquait le lieu de l’Éveil.

Longtemps appelé « Mahabodhi » avant que le vocable Bodh Gaya ne s’impose, le site connaît son âge d’or entre le VIIIe et le XIIe siècle. Les souverains de la dynastie Pâla, qui règnent alors sur une bonne partie de l’Inde septentrionale, offrent un soutien indéfectible, que complètent de généreuses donations en provenance du Sri Lanka et de la Birmanie.

Une inscription indique d’ailleurs que les rituels d’offrande dans le temple furent assurés jusqu’au XIIIe siècle par des moines originaires du Sri Lanka.

Plus de cinquante années de lutte et de négociations parfois tendues seront nécessaires pour aboutir à ce que la gestion du temple soit confiée à un comité dans lequel les deux communautés (bouddhiste et hindoue) soient représentées à part égale.

En dépit des dommages occasionnés par les invasions musulmanes du XIIe et du XIIIe siècle, les pèlerins continuent d’affluer. Mais à la fin du XVIe siècle, le temple est en ruines, un ascète hindou s’y installe et le site est quasi déserté par les bouddhistes. Ce n’est qu’au début du XIXe siècle qu’un regain d’intérêt de la part des rois de Birmanie marque tout à la fois la renaissance du site, qui culmine avec une restauration de grande envergure menée par les Britanniques, et le début d’une hostilité marquée entre les hindous, qui s’étaient approprié les lieux, et les bouddhistes qui ne pouvaient accepter la transformation du lieu le plus sacré du bouddhisme en sanctuaire shivaïte. Hostilité fort regrettable, eu égard au passé de grande tolérance religieuse dont pouvait se flatter Bodh Gaya, qui se trouve non loin de Gaya, haut lieu de la dévotion vishnouite. Plus de cinquante années de lutte et de négociations parfois tendues seront nécessaires pour aboutir à ce que la gestion du temple soit confiée à un comité dans lequel les deux communautés soient représentées à part égale.

Bodh Gaya a aujourd’hui retrouvé sa splendeur, et outre les rites quotidiens, s’y déroulent chaque année des fêtes et cérémonies spécifiques réunissant des dévots venus du monde entier et représentant les multiples branches du bouddhisme.

Véronique Crombé Conférencière des musées nationaux depuis 1987, Véronique Crombé intervient dans plusieurs musées parisiens, notamment au Musée National des Arts Asiatiques-Guimet. Elle a collaboré à plusieurs ouvrages sur les religions, le Lire +
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