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Des silences du Bouddha
au silence intérieur aujourd’hui

Réflexion sur ces silences assourdissants, qui nous font tant peur.

Le mot bouddha signifie l’état d’un être éveillé et libre de ses obscurcissements passionnels et mentaux. Chaque être humain aurait ainsi en lui une nature de bouddha, à retrouver sous l’amoncellement de ses émotions, préoccupations et de son chaos mental suragité.

Pour le bouddhisme du Grand Véhicule, le surnom du personnage historique de Bouddha, connu comme l’Éveillé, est Shakyamuni, que l’on peut traduire littéralement par l’ermite ou encore le sage du clan des Shakyas. Marie-Madeleine Davy, maître de recherches au CNRS, traduisait, elle, le mot muni par : le silencieux.

Après avoir fait le tour des gourous de son temps dans le nord de l’Inde pour essayer de comprendre quelque chose à sa propre quête de sens, le jeune prince devenu vagabond constata que chaque maître rencontré ne lui dévoilait « qu’un pan de la vérité, mais pas toute la vérité ». Il décide alors de se retirer dans une grotte au-dessus du site qui allait devenir Bodhgaya, le lieu de l’Éveil. Lors d’un voyage, j’avais pu ramper dans le boyau menant à cette cavité ovoïde, où l’on peut tenir juste assis, sans aucune vue sur la vallée. C’est là qu’il s’était enfermé pour un jeûne terrible, ne se nourrissant que de quelques grains de riz sec par jour, jusqu’à devenir une sorte de squelette en posture de méditation : « La peau de mon ventre adhérait à ma colonne vertébrale par l’effet des privations ». Dans ce trou sombre, le silence ne devait être troublé que par le bruit du sang dans les oreilles. À cause de cette ascèse inhumaine et les exercices respiratoires appris des yogis qui lui ont enseigné « la noblesse et la sagesse de l’être humain », il sent qu’il va mourir, avec l’esprit clair, mais pour rien… Il redescend dans la vallée. Au terme d’une nouvelle méditation en silence de quarante-neuf jours, il connaît le fameux Éveil et conçoit la voie du Milieu : ni excès de surplus (la vie de prince) ni excès de privations (la vie d’ermite).

Plus tard, alors qu’il avait fondé des communautés de renonçants dans lesquelles ce marcheur infatigable aimait se retirer, il raconte que de temps à autre, lassé par les discussions et disputes, il allait méditer seul dans la forêt, où il se servait comme siège d’une simple bûche, d’une pierre ou d’un tas de feuilles rassemblées, pour s’asseoir en silence.

Le maître zen Taïsen Deshimaru disait que du silence s’élève l’esprit immortel.

Dernière anecdote célèbre, celle où à une question de l’auditoire sur la finalité de son enseignement, le Bouddha en réponse prit simplement une fleur qu’il fit tourner entre ses doigts en souriant sans dire un mot. Seul son grand disciple Mahakasyapa (qui prendra sa succession) comprit et sourit à son tour. Cet événement serait à l’origine de la notion de transmission silencieuse spéciale (en dehors des écritures et des dogmes), défendue par diverses écoles du Ch’an chinois et du Zen japonais.

Mitraillette à paroles vs communication non verbale

Explorons les richesses infinies du silence. Curieusement, en Occident, il fait peur comme s’il représentait la mort, l’absence, l’ennui, la solitude, voire la sottise. Un ange passe dit-on et on se hâte de sortir la mitraillette à paroles pour combler ce vide insupportable. Pourtant la communication non verbale existe. Le silence vibre d’informations. En fait, tout parle, nos yeux, nos gestes, nos mimiques, nos émotions cachées, les lieux traversés, les ambiances… Il y a autant d’adjectifs que de silences : ceux-ci peuvent être ainsi de toutes les nuances de couleurs, gris d’ennui, noirs et épais de tristesse, primesautiers et bleus, rouges de colère, vert de dépit ou jaune de joie, marrons d’inquiétude et d’angoisse, c’est selon. Prenez n’importe quel adjectif, il définira un silence croisé sur votre chemin. Le silence est l’arrière-fond permanent sur lequel tout le bruit dont nous sommes faits se détache. Des sociétés entières, en Orient en particulier, ont su l’aimer et créer, comme au Japon, une véritable culture silencieuse dans laquelle on peut se ressourcer pleinement : cérémonie du thé, arts de la calligraphie, de l’ikebana, contemplation de la nature même minimaliste, sont là pour nous amener à goûter un moment de paix intérieure et de sérénité enfin retrouvées. Comme le prouve l’expression japonaise « I shin den shin » (de mon âme à ton âme), le silence est télépathique dans ces traditions, et cela affole maints Occidentaux qui y perdent pied. Mais cela change avec l’essor des pratiques de méditation en Occident, qui créent un tout autre rapport au monde du silence. Certes, dans l’assise silencieuse, on retrouve le bruit de notre mental, de nos préoccupations, de nos angoisses, de nos illusions, de nos espoirs, de nos souvenirs. Mais en arrière-plan, et si on devient spectateur et non acteur, de ce qui se passe en nous, il y a un univers de calme fabuleux dans lequel on peut se ressourcer avec bonheur. Un kôan zen dit qu’en méditation, on va de pensée en non pensée et de non pensée en pensée : il s’agit en fait d’accroître, à l’aide de la posture et de la respiration, ces espaces entre bruits et silences intérieurs, ces intervalles entre temps pleins et vides…

Le maître zen Taïsen Deshimaru disait que du silence s’élève l’esprit immortel. Cela est tellement vrai que je pense sincèrement, en cette époque où fanatismes et intolérances se développent, que le dénominateur commun de toutes spiritualités du monde se trouve dans ce silence cher aux mystiques de toutes confessions. Encore faudrait-il, pour dialoguer dans l’essentiel, se retrouver dans la simplicité de silences partagés

Marc de Smedt Éditeur et écrivain, Marc de Smedt a publié, entre autres, Éloge du silence, Chevaucher le vent (recueil regroupant trois titres) ; Une journée, une vie et La Clarté intérieure chez Albin Michel ; Sagesses Lire +

Pour aller plus loin

L’enfant Bouddha, illustré par Cosey et écrit par Jacques Salomé, qui vient d’être réédité au Relié.

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