©David Ducoin

Dergé : le joyau de la culture bouddhique traditionnelle tibétaine

Comment séjourner au Tibet oriental sans visiter Dergé que l’on pourrait traduire par « terre des vertueux » en langue tibétaine ? Non loin de la frontière avec le Tibet central, cette petite ville située à plus de 3200 mètres d’altitude fut pendant un temps le royaume le plus important de toute la région du Kham, qui fait aujourd’hui partie des provinces chinoises du Yunnan et du Sichuan.

Comme souvent, je me renseigne avant d’entreprendre un voyage et j’apprends une foule de choses passionnantes. Tout d’abord que le célèbre roi mythologique Gésar de Ling serait né à Dergé vers le XIe siècle. Nombre de bardes et de fresques monastiques content sa fabuleuse épopée dans le Tibet tout entier, ainsi que dans toutes les provinces indiennes, népalaises et bhoutanaises d’influence tibétaine. Il n’est pas deux conteurs qui s’accordent sur une version identique, mais les récits de Gésar de Ling reprennent nombre de mythes chamaniques, bouddhistes et historiques en une saga digne d’une de nos plus grandes séries télévisées. Certains conteurs vont de village en village pour en vanter les exploits. Une nuit ne suffit pas et, en général, ils s’installent une semaine dans chaque village afin de conter la plus grande et formidable épopée du pays.

Puis, mes recherches me font aussi découvrir un autre grand personnage un peu moins mythologique et plus historique qui vécut dans la région au XVe siècle : Thang Tong Gyalpo. Ce grand yogi, médecin, métallurgiste, architecte, « terteun » (découvreur de trésor) et constructeur de pont, à l’origine du célèbre opéra tibétain Ache Lamo, fut à cette époque invité à Dergé pour y construire des ponts en chaînes de métal, des chortens et le monastère de Gonchen. Ce dernier, après avoir été détruit pendant la révolution culturelle, fut reconstruit à l’identique dans les années 1980.

Le plus grand atelier de xylogravure du Tibet

Mais l’ultime joyau de cette ville est et reste son imprimerie : le fameux Dergé Parkhang, construit en 1729. C’est le plus grand atelier de xylogravure du Tibet. Y sont imprimés tous les jours, depuis des centaines d’années, les 108 volumes du Kangyur (les paroles du Bouddha) en rouge et les 225 du Tangyur (les commentaires de ses paroles) en noir, mais aussi beaucoup d’autres textes. On y dénombre plus de 200 000 planches gravées dont certaines datent du XVIIe siècle. Cela représente 70% de l’héritage littéraire tibétain.

Avant d’entreprendre mon voyage, une amie m’avait parlé d’un certain Yeshi, qui travaille à l’imprimerie, mais elle ne m’avait laissée ni adresse ni téléphone. J’avais cependant quelques indications : « Il vivait dans une maison dans les hauteurs de la ville. Pour y parvenir, je devais suivre le petit chemin qui part vers le monastère de Dzongsar ». À Dergé, mes rudiments de tibétain m’aident à demander ma route et à savoir si quelqu’un connaît un certain Yeshi. Une bonne dizaine de rencontres et plus d’une heure de recherche plus tard, je me retrouve devant la maison de Yeshi. Ayant pris le temps de partager le thé avec sa femme, nous nous mettons en route pour l’imprimerie. Arrivée sur place, avant d’y pénétrer, nous en faisons le tour dans le sens des aiguilles d’une montre, « la khora », car l’endroit est sacré.

Une odeur d’encre et de vieux bois y règnent et si le parcours n’était pas fléché, nous pourrions nous perdre facilement dans ce vaste labyrinthe de salles. Une ambiance sombre y règne avec parfois d’étranges rais de lumières qui rappellent certaines scènes du film Le nom de la rose.

Xilographie de Kangyur à l'imprimerie de Dergé
©David Ducoin

Une visite toute en émotion

Mais « commençons par le début », me dit Yeshi en me prenant par la main. Nous sortons du bâtiment principal pour nous rendre dans une cour où l’on fabrique du papier tibétain comme autrefois à partir des racines d’une fleur connue pour être toxique : la Stellera Chamaejasme. Cela serait-il pour empêcher rats et souris de grignoter des textes parfois multicentenaire ? On étale la pâte bouillie sur des plaques pour la faire sécher, puis on la polit. Le procédé est très complexe et, bien entendu, tous les textes ne sont pas imprimés à partir de ce papier traditionnel. Pour imprimer, il faut aussi de l’encre. L’encre rouge est fabriquée à partir d’un minerai appelé cinabre, en partie composé de sulfure de mercure, lui aussi toxique. Quant à l’encre noire, elle est extraite de l’écorce de rhododendrons.

Nous changeons de lieu et nous dirigeons vers les graveurs de texte sur xylogravure. Chaque page est gravée à l’envers. Les tablettes xylographiques sont fabriquées sur du bois de bouleau jaune qui a subi six mois de préparation en une dizaine d’étapes avant d’être gravées. La xylogravure est un art délicat, car il faut à la fois être habile avec des outils coupants et ne pas faire d’erreur de « frappe ». Afin de vérifier chaque page gravée, une première « épreuve » passe dans les mains du correcteur. Il corrige sur papier la page imprimée qui retourne ensuite dans l’atelier des graveurs-correcteurs. Ceux-ci doivent user de nombreux stratagèmes afin de ne pas spolier les heures de labeur déjà effectuées par les équipes précédentes.

En voyageant dans la province du Kham, je savais que je touchais le cœur de la culture tibétaine, mais à Dergé, je crois en avoir atteint la quintessence.

Après avoir vu ces étapes primordiales, nous retournons dans le labyrinthe moyenâgeux. Yeshi se met au travail avec son binôme. L’un recouvre la plaque de bois xylogravée d’encre, l’autre presse le papier pour l’imprimer. À peine deux secondes par page sont nécessaires tant la dextérité et la rapidité des ouvriers sont importantes. Ils enchaînent en synchronisation parfaite à la cadence frénétique d’une machine ou tels des robots. Cette scène me fascine. Suis-je devant l’artisanat de l’industrie ou l’industrie de l’artisanat ? 2500 pages sont imprimées chaque jour par une petite centaine d’ouvriers tibétains qualifiés. Les textes traitent de la religion, l’histoire, la littérature, l’art, la médecine, l’astronomie et l’astrologie. Après l’invasion chinoise, entre 1958 et 1979, la production fut arrêtée et l’imprimerie transformée en hôpital. Les histoires racontent que certains médecins étaient en réalité des moines venus protéger le trésor national.

Dergé et ses trésors cachés

Durant les quelques jours que j’ai passés à Dergé, jamais Yeshi ne m’a parlé de l’histoire. Il est toujours resté à sa place d’ouvrier, par sagesse, humilité ou sécurité. Pourtant c’est une des chevilles ouvrières de cette industrie archaïque du livre tibétain. Yeshi a imprimé des dizaines de milliers de textes tibétains, peut-être même qu’il ne sait pas lire, mais il a contribué à la connaissance et à la continuité du savoir et de l’histoire de son pays.

Aujourd’hui, le gouvernement chinois supervise la fabrication des livres et a classé l’endroit comme héritage culturel régional et national. Les extincteurs sont nombreux et il est interdit de fumer tant la peur de l’incendie est présente. Accompagné de pèlerins Khampa, je me promène une dernière fois dans les rangs de la bibliothèque. La manière dont les innombrables blocs y sont archivés est impressionnante. Comment les personnes en charge arrivent-elles à retrouver les textes qu’elles recherchent ? D’abord la salle, puis le rang et dans chaque rang des milliers d’ouvrages sont amassés.

En voyageant dans la province du Kham, je savais que je touchais le cœur de la culture tibétaine, mais à Dergé, je crois en avoir atteint la quintessence. Pourtant, pour celui qui traverse cette bourgade sans curiosité, rien ne paraît si exceptionnel. Les trésors sont souvent bien cachés et seul un guide peut en général changer une simple visite en un séjour exceptionnel, voire intemporel !

David Ducoin Photographe, réalisateur de documentaires, guide accompagnateur et conférencier, David Ducoin parcourt le monde depuis son plus jeune âge. Après son premier voyage au Zanskar en 1989, il réalise un voyage de dix-huit mois à Lire +
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