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Déambulations d’un novice bouddhiste
dans le monde d’aujourd’hui

Cette chronique raconte mes tribulations quotidiennes dans une société dont je me suis éloigné pendant presque dix ans pour faire, comme me le recommandait mon maître, des retraites solitaires bouddhistes. À la fin de ce cycle de pratique intensive, il me fallut passer d’une maison isolée dans la région nord du Québec à une existence citadine, et ce fut pour moi une source d’interrogation permanente. Novice dans la tradition Vajrayana, avant de me consacrer pleinement à une vie de moine, mon maître m’a demandé de m’immerger dans le quotidien de tout un chacun. Cette confrontation à cette réalité m’a conduit à me poser quelques questions.

Épisode #1 : Un bouddhiste peut-il… aller au fast-food ?

Bouddha et burgers font-ils bon ménage ? A priori, on imagine mal les moines rejoindre les shangas de McDonald, KFC, Quick et cie. Concrètement, ça se passerait comment dans un fast-food pour un novice bouddhiste ou un pratiquant laïque de cette même tradition ? Avant de passer la porte des stars de la street food, rétablissons quelques vérités. Primo, bien qu’ils soient plus soucieux de leur organisme et de l’environnement, les bouddhistes, et encore moins les ermites, ne sont pas plus fins gourmets que les autres. Secundo, la nourriture des fast-foods n’est pas aussi indigeste qu’on voudrait nous le faire croire, surtout au regard de la relativité bouddhiste.
Et, c’est même une formidable opportunité pour un bouddhiste convaincu de tester son avancée dans la pratique. Si son esprit est pleinement dans le présent, libre de toutes identifications passées à propos de ce que doit représenter un plat ad hoc, il n’attend rien de particulier et peut donc savourer chaque met avec gratitude.
Mais tout de même, le novice qui, rappelons-le, n’est pas encore aguerri à ce genre de démarche, préférera passer son chemin plutôt que de pénétrer dans ce sanctuaire de la souffrance animale. En ce qui me concerne, entre les steaks de bœuf pas plus épais que des œufs au plat, les chicken McNuggets qui n’ont de pépites panées que le nom et les principes de bienveillance bouddhistes bien difficiles à appliquer devant les demandes de mon estomac, le déjeuner risque de ne pas passer. Mais que mes comparses novices se rassurent : en bon végétarien, le novice peut commander une salade sous plastique, une « potatoe deluxe » (soit une frite en plus gras) et un sundae chocolat (soit une crème glacée recouverte de bricoles décoratives). C’est bariolé, à défaut d’être appétissant.

De Dôgen à Mister Fast food

Dans la queue, le jeune bouddhiste ne manquera pas de se poser quelques questions : comment concilier l’impermanence et le concept de fast-food ? Le temps de la sagesse tranquille et celui de l’encas sur le pouce ? Comment pratiquer sa foi dans ce brouhaha ambiant ?
Premier constat : méditer entre deux commandes risque de créer des bouchons dans la file d’attente. Deuxième constat : nul besoin d’apporter son bol à aumônes, ici les repas se règlent en euros. Pourtant, après voir relu Instructions d’un cuisinier zen, le novice observera la place d’un œil nouveau et s’apercevra qu’entre McDo, Quick, KFC et Dôgen, le lien est plus ténu qu’il n’y paraît. Il faut les voir ces « équipiers » cuire et frire avec dextérité et rapidité, appliquant le Zanshin, l’esprit du geste juste propre au Zen. À raison de deux millions de repas servis par jour, cela tient du ballet. Dôgen l’a rêvé, les fast-foods l’ont fait.

Dôgen : « Le Zen, c'est simplement s'asseoir, sans penser, en oubliant le corps et l'esprit ». Le pratiquer dans les fast-foods, c’est possible !

Tout en grignotant son cookie, le novice s’émerveillera devant ces formidables enseignes. Plus qu’une chaîne de restaurants, une chaîne humaine, où chacun joue sa partition au sein d’une symphonie parfaitement graissée : le responsable buns passe ses petits pains au responsable rondelles de tomate, qui garnit puis envoie au responsable ketchup/mayonnaise, qui tartine puis expédie au responsable steak, et ainsi de suite jusqu’à ce que le plat, joliment empaqueté, finisse sur votre plateau. Mieux que le concept d’interdépendance des phénomènes, la polyvalence à tous les niveaux ! Un formidable travail sur l’ego pour ceux qui passent par la pratique en fast-food !
Alors c’est vrai, le Happy Meal est vite avalé et longuement digéré, mais le novice se félicitera d’avoir plus de temps pour mûrir cet enseignement de Dôgen : « Le Zen, c'est simplement s'asseoir, sans penser, en oubliant le corps et l'esprit ». Comme dans les fast-foods

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